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vendredi 16 janvier 2015

Un Bianco Gentile, sinon rien...

Il y a des jours où la mer me manque. L'air iodé, le vent qui soulève le sable, le bleu-gris à perte de vue font du bien à mes neurones assiégés. Ma mer, c'est la Méditerranée. Alors, lorsque l'envie devient trop forte, j'ouvre un Bianco Gentile de chez Arena. BG pour les initiés... 

Le vieux cépage corse, fils rebelle de Patrimonio, est un habitué de ma cave. Et aussi de mes longues semaines d'hiver.  Allez-y ! Ouvrez la longue bouteille frappée de la tête de Maure. Mais ne vous précipitez pas ! D'abord, laissez-le respirer. La Corse est méfiante, elle ne se livre jamais au premier regard. Une fois le vin habitué au verre, vous sentirez monter sa discrète odeur de maquis et ces agrumes joliment mûris au soleil de Saint-Florent. Orange, cédrat, ça se bouscule pour flatter l'odorat. Portez alors aux lèvres et vous découvrirez la richesse, la belle intensité, mais aussi la souplesse d'un grand blanc du Sud. 
Et maintenant, à vous de jouer : quelques oursins glanés au marché et que l'on dévore à la cuillère - hors de prix, je sais... hélas ! - , la complicité d'un loup grillé et de sa chair tendre, une poêlée de supions... Tout est bon. Volubile mais pas bégueule, ce Bianco Gentile n'est pas des vins qui écrasent. Il est de ceux qui subliment. C'est aussi un marin qui aime vous raconter les histoires du pays d'où il vient. Écoutez-le, laissez-vous aller. Et bon voyage.


Domaine Antoine Arena - Morta Majo, 20253 Patrimonio - Tél. : 04 95 37 08 27 - Bianco Gentile 2013, 19 euros au domaine.

PS: Antoine et Marie Arena seront de la fête les dimanche et lundi 25 et 26 janvier pour la dégustation du "Vin de mes Amis" à Verchant.
Retrouvez les coups de coeur de Laurent Bazin sur lePoint.fr et sur Twitter @apresleffort. 

lundi 3 octobre 2011

Anjou et contre tous!


C'est une des fortes têtes de la Loire. Un franc tireur du rouge d'Anjou qui depuis près d'un quart de siècle cultive sa différence sur sept hectares de Cabernet, de Grolleau et de Gamay. Ca fait deux décennies maintenant qu'Olivier Cousin (ci-dessous, photo Rafaele Bonivento) a rayé de sa carte les sucres ajoutés et les pesticides. Vingt ans qu'il participe au renouveau de son appellation à grands sillons et au cul de ses chevaux. Avec un art consommé de la provocation:
"Nous, on est une bande de gueux, proclamait-il ainsi en juillet dernier dans le Monde Magazine. On fait du vin parce qu'on adore ça. Et si on a envie d'en reprendre un deuxième verre, c'est qu'il est bon"
Il y a dix ans, lassé des tracasseries administratives et de la dictature des Commissions d'agrément, il a claqué la porte. Lui qui incarne l'Anjou mieux que personne, a tiré un trait sur l'Appellation d'Origine Controlée (AOC) pour se réfugier - et il n'est pas le premier! - au rayon Vin de Table (devenu Vin de France). Mais on ne se refait pas... Pour faire la nique aux mauvais buveurs de la profession, ce cabochard s'est vengé avec humour en détournant l'acronyme qu'on lui refuse: sur ses cartons, il a inscrit AOC... Pour "Anjou Olivier Cousin"! C'en était trop aux yeux de la profession:
"Ils ont fait très fort!, s'indigne la journaliste vigneronne Sylvie Augereau, sa voisine. Comme il refuse le système et ne se présente pas aux dégustations d'agrément, il n'a droit à aucune mention géographique. Résultat: dans cette région miséreuse ou les cuves débordent, il se retrouve accusé de tromper le consommateur, de se servir d'un grand label pour vendre un vin que, de toute manière, il n'a aucun mal à écouler!"
L'addition risque d'être salée. Parce qu'elles l'accuse de "faire du tort à l'appellation" (sic), les Fraudes menacent Olivier Cousin d'une amende pouvant atteindre 45.000 euros. Un comble pour un vigneron né sur cette terre angevine et qui participe chaque année à faire rayonner sa région des Etats Unis au Japon. Pourtant, les pieds bien campé dans ses vignes de Martigné Briand, le rebelle se dit déterminé à affronter cette nouvelle tempête:
"Je ne veux pas qu'on me plaigne!, répète-t-il bravement. C'est un combat. Moi, je suis un gaulois, un guerrier. J'aime la bagarre. Et je n'ai pas fini de me battre!".
Aujourd'hui pourtant, Olivier est écoeuré par ces vexations. Fatigué aussi des contrôles à répétition auxquels il est, comme par hasard, soumis plus souvent qu'à son tour. Mais de là à baisser les bras, il y a un monde, assure-t-il. Et tant mieux. Parce que ça, pour le coup, ça ferait - vraiment! - "du tort à l'appellation".


Pour soutenir Olivier Cousin, vous pouvez ajouter votre nom à la lettre collective au Procureur de la République que vous trouverez ici, sous la plume de Sylvie Augereau.

A part ça, à propos de rebelles et de "retoqués", on peut aussi lire, entre autres: "La grosse colère de Marcel", "Vin de table toi-même" ou encore "Les caves se rebiffent".

samedi 27 juin 2009

La revanche de mon Père...


La RVF couvre ce mois-ci de lauriers un certain nombre de nos amis. Coté rouge: Barral, Senat, Cortellini, Elian da Ros et quelques petits nouveaux comme les Deux Ânes ou l'Anhel (Corbières)... En cidre, l'inimitable Bordelet. Mais c'est dans la catégorie rosé que le VdmA tient sa revanche. Grâce au "Brin de folie" de Frédéric Palacios (classé 5ème en Languedoc):
"Le rosé du Mas de mon Père est irréprochable, écrit Philippe Maurange. Un nez délicat, tout en gourmandise et précision aromatique, d'un superbe naturel. Fruit très croquant, sans lourdeur. C'est délicieux, long et finement épicé. Idéal tout au long du repas."
Pour mémoire, c'est ce même rosé que l'inénarrable Comité d'agrément de la Malepère avait doublement averti il y a quelques mois pour "goût de papier" et "manque de netteté". A mon avis, l'un des deux se goure. Mais lequel? Comme dirait Coluche: "la réponse est inclue dans la question... Je fais qu'un voyage!".

Episode précédent: "AOC, rien ne change". A propos des commissions d'agrément on peut aussi lire: "La grosse colère de Marcel", "Vous avez dit typicité" ou encore : "les Caves se rebiffent". Entre autres...

mardi 28 avril 2009

AOC : rien ne change...


Stupéfaction de Frédéric Palacios à la lecture du recommandé qu'il vient de recevoir. C'est un carton jaune de l'Institut National de l'Origine et de la Qualité (ex-INAO), chargé de délivrer les agréments en Appellation. Depuis la réforme, les jurys sont présumés plus indépendants des gros producteurs locaux...
"Tu parles! s'exclame Frédéric. Ils ont trouvé un goût de "papier intensité 1" sur mon rosé 2008. tu me diras ce que c'est un "goût papier intensité 1"... Et ils ajoutent: "pas net, intensité 1". Pas net, je sais pas ce que ça veut dire. Si c'est que mon rosé est à peine filtré. C'est un choix, pas un défaut!"
En fait de "papier", le rosé de Frédéric se balade sur des notes de fruit assez surprenantes - "bourgeons de cassis", dit-il (?) - et d'une fraîcheur déconcertante pour un vin qui affiche ses 14°. Rosé de gastronomie, certes, mais pas pâteux pour deux sous.
"Le ponpon, c'est le commentaire de la secrétaire lorsque nous avons appelé. Nous, on pensait avoir été refusés, donc on n'était pas ravis : "Pas du tout!", elle nous a dit : "Ne vous inquiétez pas : c'est un avertissement, comme à l'école". Comme à l'école, t'entends, ça?"
Après les mésaventures de Jean-Baptiste et de Marcel, Frédéric fait donc les frais de la fameuse dégustation d'agrément. Lui s'en tire bien... En matière d'AOC comme de rosé, ça se confirme, le pire n'est jamais sûr. Mais on y va quand même tout droit.

A propos d'agrément, d'AOC et de refus, on peut lire aussi: "Elle te plaît pas mon AOC?", "Vin de table toi-même" ou encore "la Grosse colère de Marcel Richaud"...

jeudi 6 novembre 2008

Richaud, reçu!


Il n'en revient pas Marcel. Après des millésimes de bagarre avec la commission AOC et de grosses colères (dont quelques-unes ici) contre le "système" des agréments, il vient de voir son primeur accepté du premier coup par ces mêmes experts qui l'ont retoqué trois fois l'an dernier. 
"C'est quand même étonnant, rigole le vigneron de Cairanne. Moi qui me suis fait traiter de "cave à problème", moi dont certains vins ne sont, parait-il, pas assez "typiques" pour être acceptés en Côtes-du-Rhone... Me voilà adoubé pour un vin de copain!".
Et il ajoute avec malice... Et un brin de provoc:
"Du coup j'en viens à me demander s'il est vraiment bon mon nouveau primeur?!!"
Le primeur de la Maison Richaud sera donc cet année officiellement étiqueté "Côte du Rhone". Mais malin (et échaudé), Marcel avait de toute manière préparé ses arrières. Pour se prémunir d'un éventuel nouveau refus, l'étiquette (signée Michel Duport, à gauche) ne porte aucune mention de la fameuse appellation. Quand aux contre-étiquettes portant les mentions légales, on attendait le verdict de la Commission pour les imprimer. Chez les Richaud, on ne tenait pas à revivre le cauchemar de 2007, lorsque faute d'agrément, il avait fallu in extremis rappeler plusieurs camions en route pour le Japon... Et ré-étiqueter à la main plus de 5000 bouteilles! 

dimanche 20 avril 2008

Les caves se rebiffent


C'est la dernière des retoqués: créer un label regroupant les cuvées interdites d'appellation par les commissions d'agrément. Chez Marcel Richaud, après de récentes mésaventures, l'idée fait son chemin:
"Nous sommes quelques vignerons, dit-il, à connaître les même soucis. Nous pourrions créer une marque ou un logo que nous imprimerions sur nos étiquettes de vin refusés. Les copains et moi, on y réfléchit...".
Du coté de Gaillac, les Plageoles avait déjà testé l'affaire en frappant d'un petit sigle très reconnaissable (un sens interdit barrant un mustélidé), les vins refusés par l'appellation. "Interdit aux blaireaux", précisait-il alors à ceux qui demandaient ce qu'ils voulait dire par là.

Si club il y a, en tout cas, il y a fort à parier qu'Elodie Balme en fera partie. Cette ancienne du domaine Richaud, établie à son compte du coté de Rasteau raconte qu'elle a connu les mêmes déboires avec son 2007. Idem pour Angeli et son "rosé d'un jour". En Languedoc, les Arpettes de Senat sont finalement passées. Mais in extremis et au deuxième appel. Et d'autres, réclamant aussitôt l'anonymat, racontent désormais qu'il trichent avec les commissions... Echangeant les cuvées pour faire passer la pilule. "A la guerre comme à la guerre", plaide-t-on chez ces indépendants.

Cela ne rapporte d'ailleurs pas toujours... Un vigneron phare du Beaujolais raconte ainsi, hilare, ses demélés avec les AOC:
"Lors de la première tentative et en appel on a bien présenté la nouvelle cuvée, explique-t-il. Refusées... On a alors pensé que c'est à nous qu'ils en voulaient. Alors, à la troisième tentative, on a remplacé la cuvée maison par un vin de négociant, déjà accepté en AOC. Paf! Retoqué, lui aussi! Pour une fois on était assez d'accord avec la décision... Mais tout de même, ça fait désordre!"
A force d'incertitude, les vignerons ont ainsi appris à jouer avec les lignes. Chez les Lapierre, croisés fin mars lors d'une dégustation aux Caves Augé, on revendique l'appellation Morgon. Mais on joue volontiers sur les deux tableaux:
"Quand on a sorti notre Cuvée Spéciale, explique Mathieu Lapierre (ci-dessus), on a eu des soucis avec la commission AOC. Après avoir épuisé les recours, on l'a donc appellé "Marcel Lapierre" en indiquant le millésime (interdit aux vins de table, ndla) avec un double M romain et "III"... pour 2003. Dans la foulée, on a déposé la marque MMIII. En 2005, il se trouve que la Cuvée Spéciale a été acceptée par la commission d'agréement. On a donc repris l'appellation, bien sûr, que l'on indique sur la contre-étiquette. Mais en petit... Sur l'étiquette principale, c'est toujours la cuvée "Marcel Lapierre", mais MMV cette fois... Et bien entendu, on a de nouveau déposé la marque! Comme ça on est couverts pour l'an prochain..."
Il n'y a pas un réglement qui ne se contourne. Ainsi, l'interdiction faire aux vins de table d'afficher leur millésime, stimule-t-elle l'imagination de nos amis.

Pour indiquer l'année de vendange, le Carignan (K) de l'Oustal Blanc s'accompagne d'un chiffre qui change avec les années. 5 pour 2005, 6 pour 2006, etc... En 2000, lorsque sa Valinière a été retoqué, Didier Barral a remplacé les chiffres interdits par une canette suivie de trois oeufs. Chez Zind-Humbrecht, il faut avoir de bons yeux pour voir que le 2004 du Zind (chardonnay interdit en Alsace) est en fait un "Z-deux-tonneaux-4". Pas de soucis... Tout le monde, alors, ferme les yeux.

Même formidable hypocrisie sur les origines régionales des vins de table. Un seul exemple: chez Arena, la tête de Maure qui orne les bouteilles du fabuleux Bianco Gentile 2007, rappelle qu'il ne s'agit pas seulement d'un "vin de table de France", mais d'un fier vin corse, condamné à la "clandestinité" par la sourcilleuse commission d'agréement.

Mais la révolte gronde et déjà certains poussent le bouchon plus loin. Dans sa dernière édition, la revue Rouge&Blanc vante ainsi les qualités d'un chenin (de table) signé Benoit Courrault, en précisant qu'il travaille...
"...En Anjou, mais à quoi bon le revendiquer?"(sous-entendu sur ses bouteilles, ndla).
D'autres, plus radicaux encore, n'hésitent pas à basculer dans le "séparatisme vinicole". Et si d'une étiquette par défaut, ce vin de pirate qu'est parfois devenu le Vin de Table, devenait un label? Sur le blog, la semaine dernière, "Pinardier" suggérait carrément une insurrection des "exclus".
"Le meilleur pied de nez, écrit-il, serait de se détacher des AOC. La dénomination Vin de Table deviendrait alors le reflet de créations artistiques qui se vendrait aussi bien qu'avant".
Il est vrai que chez les cavistes, il n'est plus rare de trouver des vins de table à des prix... Disons, surprenants. 15, 20, 40 euros. A condition, bien sûr, qu'ils soient "signés". Et bons.
"Vin de table, AOC, ça n'est plus vraiment la question pour un amateur, explique Jean-Michel Jonchères, le patron de la cave Balthazar à Paris. Quand on voit des pubs pour des Bordeaux AOC à 1,99 euros chez Carrefour, on comprend que le système, aussi précieux soit-il, est dévoyé. Aujourd'hui, c'est l'homme qui prend le dessus sur le terroir, c'est un fait. Il y a 30 ans, Aimé Guibert (photo à droite) est devenu au mas de Daumas-Gassac le vin de pays le plus cher du monde. Demain, un vin de table à 100 euros, c'est parfaitement envisageable. Tout dépend de la signature...".
Quand aux belles cartes des vins parisiennes comme celles du Paul Bert, du Baratin ou du Villaret, elles n'hésitent plus à proposer une rubrique "Vins de table", bien en vue, à coté des Appellations certifiées. Reste à convaincre le client, pour qui une AOC reste encore gage de qualité. Et que ces étiquettes laissent souvent sceptiques.

mercredi 26 mars 2008

La grosse colère de Marcel Richaud.


Il est fumasse, l'ami Marcel...

D'habitude tout sourire, le vigneron de Cairanne ne digère plus le régime auquel le soumet ce qu'il appelle "l'administration des appellations". Le comité de dégustation, qui avait déjà interdit à son primeur l'accès à l'appellation "Côtes du Rhone village"(on en avait parlé ici), vient de récidiver avec ses rosés.
"Forcément, fulmine-t-il, on leur apprend à rechercher le goût "vernis à ongle", des vins très clairs, très fugaces, de terrasse d'été. Les miens arrivent avec des goûts de poire, de pommes compotées... Très fermés au nez. Du coup, ils choquent. Tu comprends, lorsqu'ils arrivent à l'agrément, il ne sont pas au stade d'évolution des vins traités chimiquement (au contraire de 80% des vins du Rhone, produits par des coopératives qui utilisent des levures aromatisées et "stabilisent" leurs vins à grands renforts de sulfites, les vins de Richaud et d'autres, faiblement dosés en SO2, sont dits "vivants", ndla). Ces vins là, il ne savent pas les goûter, ça ne rentre pas dans la grille!".
Et revoilà Marcel en Vin de Table au nom de ce qu'il décrit en vrac comme une "dictature du goût", une oppression "des standards" et, last but not least, "des pressions oenologiques". Vous avez dit pressions ?
"Je vais finir par le croire... Si j'écoute ce qui se dit, il parait que je suis devenu une "cave à problème"! Alors que les agréments sont donnés d'office à la plupart des vignerons et des coopératives mes vins sont systématiquement contrôlés (la règle dit que l'agrément est acquis, sauf contrôle et dégustations négatives, le contrôle porte généralement sur 20% des cuvées, ndla). Cette année on est venu me chercher des échantillons de toutes mes bouteilles et ça, curieusement, depuis que j'ai dis au directeur régional de l'INAO ce que je pensais de ses méthodes. Alors moi je te dis ce que je fais faire: cette année, l'Ebrescade, je ne la présente même pas... Elle passera en vin de Table avec marqué Richaud dessus. Mon nom au moins, ils peuvent, pas me l'enlever..."
L'Ebrescade, la cuvée vedette de la Maison Richaud, en vin de table... Voilà qui risque de faire causer.

Mais Marcel tient bon. Il n'a visiblement pas digéré l'offense faite à ses cuvées par un comité de "techniciens", comme il dit. Il n'a pas digéré non plus d'avoir dû, à l'automne, ré-étiqueter 5000 bouteilles de Primeur refusées à l'agrément in extremis, alors qu'elles étaient déjà en route pour le Japon, Londres ou Barcelone.
"Il a fallu rappeler les camions et mobiliser cinq types pendant trois jours pour tout refaire à la main. Décoller les étiquettes à froid avec du produit à papier-peint. Faire ré-imprimer et recoller... Remettre tout ça en carton. Même l'importateur japonais est venu nous pretter main forte pour être dans les temps... Franchement on s'auto-flagelle volontiers dans ce pays! Sur ce coup là, c'est la règle qui tue la règle. Je ne suis pas un dynamiteur, mais là un bon coup de poing sur la table ça peut pas faire de mal. Ce système AOC qui était une machine a éliminer les mauvais est devenue une usine à éliminer les différences. Et ça, ça me fout en colère".
Les uns invoquent aussitôt Kafka, les autres Ubu. Certains s'empresseront sans doute de suggérer de leur coté que l'homme de Cairanne, comme d'autres stars du vignoble français, a du mal à reconnaître les défauts de ses vins. Qu'il a perdu le recul... Que le succés lui monte à la tête... Après tout, en vigne comme en télé, ce sont parait-il des choses arrivent. 

Alors, mauvais joueur, Richaud? La question lui arrache un sourire.
"Mon vin n'est pas parfait. Le rosé n'échappe pas à la règle. Je le sais... Mais lorsqu'on cherche le zéro défaut, les vins lisses, irréprochables, on les dépouille aussi de leurs qualités: la précision d'un terroir et d'un millésime, l'identité d'un vigneron. Attention, je dis pas qu'on doit faire des vins flous, aux arôme fermiers et se trouver des excuses sur le dos des commissions d'agrément. C'est pas mon truc. Je préfère les vins nets, précis. La seule chose que je dis c'est qu'il faut laisser le marché juger les vins différents. Si mes clients sont là, si mes bouteilles sont pré-vendues, c'est qu'elles donnent du plaisir. J'espère..."
Cette année, s'il met sa menace à exécution - et c'est bien parti - les bouteilles de Marcel s'aligneront au rayon Vins de table, avec pour seule mention "Marcel Richaud". C'est un luxe qu'il peut s'offrir. Il est l'un des vignerons français dont le nom est devenu, avec les années, une appellation à lui tout seul.

lundi 3 mars 2008

Elle te plait pas mon AOC ?


Le salon de l'Agriculture ferme ses portes... Veaux, vaches, cochons, ont rejoint leurs camions et leurs campagnes respectives. On démonte, on plie. Et les citadins, apaisés par ces moments bucoliques quoique chahutés, oublient les campagnes... Jusqu'à l'an prochain. 

Dans le brouhaha des allées et le bruit des commentaires autour d'un échange fleuri entre le Président et un visiteur, nous avons failli, figurez-vous, passer à coté de l'essentiel: ce Salon sera le dernier avant la Révolution. Le dernier avant ce que Marcel Richaud appelle, du fond de son petit bureau de Cairanne: "la déferlante libérale"

Bigre! Rien que ça... 

Pour comprendre, il faut lire et relire les propos prêtés par le Journal du Dimanche au nouveau patron de l'INAO, l'organisme officiel qui règne sur les fameuses Appellations d'Origine Contrôlées. Yves Bénard (à droite) est champenois. Ancien directeur de Moët&Chandon, il ne cache pas qu'il a pour profession de"vendre le plus de vin possible et le plus cher possible"

Pour réaliser cette révolution, il veut tout simplement en finir avec le maquis des appellations et rêve d'instaurer une grille de tarif en fonction des nouvelles catégories qu'il aura instituées. Finies donc les AOC, les VDQS et autres vins de pays. Exit ces milliers de petites appellations qui depuis 1964 faisaient le charme du terroir français, mais aussi sa complexité voire son coté illisible: Adieu Côtes de Prouilles, Vallée de Paradis, Coteaux de l'Ardèche et Val de Loire... Vive les Chardonnay, les Merlot et les Carignans.

J'exagère... A peine. 

Voilà donc le projet tel qu'il est exposé avec franchise dans le JDD. 

D'abord l'entrée de gamme, les vins dits "de marque", vendus entre 1 et 5 euros. On parle là de vins français, produits par de grosses unités industrielles, formatés et donc peu chers. On pourrait ici imaginer un Merlot Auchan ou un Chardonnay Carrefour, totalement déconnectés de leur région d'origine. Aux Etats-Unis, des vins qui seraient baptisés "Béret" ou "Douce France". Les américains sont déjà adeptes de ces "fun wine". Et si l'on en juge au succés là-bas des vins de la firme Gallo comme la "Bicyclette Rouge" et l'"Arrogant Frog", sans modération... 

Echange de bons procédés : les Vins de Tables, ainsi chassés pourraient dés 2009 porter mention d'un cépage et d'un millésime. Il s'agirait de les rendre immédiatement compréhensibles par l'acheteur néo-zélandais ou chinois. Et hop... Les années de crise, plus question d'ouvrir les vannes dans les fossés. Les surplus trouveraient ainsi leur place dans une gamme standardisée, d'origine incontrôlée. Made in France, certes, mais à l'anonymat garanti.  

Deuxième catégorie : les vins intermédiaires, dits "régionaux", qui seraient aux nouvelles AOC ce que le Bordeaux "générique" est aux Saint Emilion et autres Medoc. Ceux-là seraient vendus entre 5 et 10 euros. On y retrouverait des Languedoc, des Loire, des Alsace, des Côtes-du-Rhone, bref des "vins de territoire", regroupant les anciens vins de pays par affinité régionale. Il y aurait bien quelques casse-têtes, mais passons... Et posons dessus le chapeau "I.G.P." (Indication Géographique Protégé).

Enfin, le haut du panier de la ménagère : l'AOC revue et visitée. Probablement rebaptisée "A.O.P" elle serait limitée à 200 terroirs à peine (contre 450 aujourd'hui) et vendue au dessus de 10 euros. Ce sont elles qui font l'objet des bagarres les plus âpres entre européens.
"l'AOP, l'Origine de Production, m'explique le vigneron Marcel Richaud. C'est la nouvelle norme européenne comme pour le Roquefort (46 fromages français en bénéficient, ndla) ou le jambon... En soi, si on parvient à faire triompher la notion de terroir, d'originalité, ça n'est pas mauvais. A Cairanne, on monte d'ailleurs le dossier pour tenter de se faire reconnaître. Mais c'est un virage à 180 degrés... Si l'on n'y prend garde, on a tout les risques de voir triompher les tentatives d'industrialisation, l'uniformisation et la banalité."
Sous les AOP, on retrouverait évidemment les prestigieuses appellations bordelaises et bourguignonnes. On pourrait également voir de nouveaux promus conquérir le Saint des Saints (on a compris que Marcel en rêve pour Cairanne). 

Yves Bénard y croit, lui, dur comme fer. Il compte sur une nouvelle définition tenant mieux compte "de l'esprit dans lequel le vigneron vinifie" et sur la création de "commissions d'agrément indépendantes" (jusqu'à aujourd'hui les vignerons se reconnaissaient entre eux, d'où quelques décisions surprenantes ici et). Mais la bagarre sera rude et le passage étroit...

A la lecture de cette grille implacable, je ne peux m'empêcher d'être un peu inquiet: qu'adviendra-t-il demain du merveilleux Bianco Gentile d'Antoine Arena (Vin de table de France), de la Bégou de l'ami Magnon (Vin de Pays de la vallée de Paradis), de la Grange des Pères (vins de pays de l'Hérault), des vins d'Eloi Durbac au Domaine de Trévalon (Vin de pays des Bouches du Rhone) ou encore de la cuvée Marcel Lapierre (Vin de table) ? 

Finies les routes communales, les départementales? On ne fréquenterait plus, demain, que des autoroutes sous prétexte de rendre le trafic fluide, de "vendre plus et plus cher"?

J'avoue pour ma part avoir un peu de mal à renoncer aux chemins de traverse. 






lundi 21 janvier 2008

Vous avez dit "typicité" ?


Lu dans le Monde2 ce week-end ce petit article qui rappelle une ou deux affaires déjà évoquée ici. Sous le titre, "un primeur attachant", le texte fait l'éloge d'un Vin de table primeur signé par l'ami Marcel Richaud, "l'un des plus attachants modèles de l'exigence vigneronne contemporaine". Sous la signature de Bettane & Desseauve, ça se déguste... La suite aussi. Il a été déclassé, expliquent nos deux éminents critiques :
"... Pour l'impérieuse raison qu'il fût retoqué par la commission officielle d'agrément des vins de Côtes du Rhone. Nous l'avons dégusté, à l'aveugle, au milieu d'un aréopage de Côtes du Rhone primeurs dûment approuvés par la rigoureuse administration : pitoyable fluidité ici, astringence râpeuse là, arôme de banane et de vernis à ongle (...) On tance parfois cette dégustation d'agrément pour son laxisme (1 à 3% de vins retoqués selon les régions, ndla). En fait, c'est pire : les refusés sont souvent d'excellents vins qui ont pour seul défaut de ne pas partager la banalité du plus grand nombre. Le laconique motif du refus est "non-typicité". On pardonnera à Marcel de ne pas savoir reproduire cette typique médiocrité ". 
Dans le bureau qu'il fréquente le moins possible, ses grosses chaussures aux pieds, Marcel Richaud, lui, prépare la contre-attaque. Il a le nez plongé dans la nouvelle réforme des Appellations d'origine, inspirée des nouvelles règles européennes. Avec le syndicat des vignerons de son village (aujourd'hui en appellation "village des Côtes du Rhone"), il étudie la possibilité de faire reconnaître un "Cru Cairanne" par la nouvelle réglementation:
"Une AOC pure, exigeante et originale, explique-t-il avec passion. Une appellation qui tiendrait compte du terroir, de l'originalité des territoires, des traditions. Comme pour le jambon ou le fromage. Aujourd'hui les goûts sont définis par des grands groupes qui imposent leur marque, leurs levures sélectionnées et leur goûts "ni bon ni mauvais, sans vice ni vertu" aux syndicats viticoles. Ils ont le droit d'exister. Mais pas de régir les autres."
Face à ces nouvelles règles européennes, qui pourraient demain autoriser le recours aux copeaux de bois pour simuler le passage en barrique, ou l'enrichissement avec du "moût concentré rectifié" issu de raisins médiocres (comme l'autorise déjà le Code Oenologique International), des associations de consommateurs, comme l'UFC, tirent la sonnette d'alarme. De sa voix calme et chantante, Marcel Richaud n'est pas en reste. Après des décennies de bagarre pour faire reconnaître l'excellence de ses vins, pas question de "baisser la tête": 
"Ce n'est pas refuser le progrès que de réclamer le droit d'échapper à des modèles industriels, à des goût artificiels. Nous avons le droit à la différence. A la typicité au vrai sens du terme... Au sens de typique, pas au sens d'uniformisé...".
Aussitôt Marcel s'excuse de ne pas avoir les mots. C'est que, dit-il, en rigolant : il n'a "que le certificat d'étude primaire". Et il repart dans ses vignes, parce qu'elles lui manquent vite. Et qu'avec toute cette paperasse, la taille a pris du retard.


vendredi 18 janvier 2008

Vin de table, toi-même !


Pas content, l'ami Jean-Baptiste Senat, ce matin. La voix des mauvais jours, une pointe de colère et un brin d'amertume. Tout le contraire de ses vins. Il téléphone pour dire combien il est heureux de la naissance du blog et puis :
"Faut que je te dise, j'ai été ajourné vin de Pays".
Un blanc sur la ligne. De Paris, Je ne saisis pas tout de suite l'enjeu. Il m'explique, désabusé :
"Ajourné, ça veut dire qu'il n'ont pas voulu me classer les Arpettes en Coteaux de Peyriac (la plus petite des appellations locales, ndla). Retoqué pour manque de typicité. C'est ce qui arrive avec certains vins non sulfités, m'explique-t-il. La gamme aromatique est différente, décalée par rapport aux standards. Résultat, on n'est pas dans les clous : c'est pas assez formaté à leur goût...".
Formaté. Le mot est lâché.

En fait de sulfites, Jean-Baptiste fulmine. Il est vexé d'avoir été rejeté d'un rayonnage où s'alignent des vins qui n'arrivent pas à la cheville des siens. Des vins élevés en batterie à la coopérative, vendangés à la machine, traités chimiquement au nom de la rentabilité. Pas tous. Beaucoup tout de même.

Bien sûr, c'est moi qui le dit. Lui, le diplômé de Sciences Politiques, revenu aux sources familiales par passion, se garderait bien de provoquer les défenseurs de la "tradition", héritiers d'un temps où le Languedoc n'était qu'une succursale bordelaise. Échaudé par de précédentes bagarres, il évite désormais d'abuser de son franc-parler. Il n'est évidemment pas responsable du mien, forcément caricatural et injuste... Mais tout de même, cette fois, l'affaire a du mal à passer :
"Ça me tue, dit-il, de devoir mettre de l'énergie dans ces trucs là, j'ai déjà tellement à faire! Il y a tellement de gens qui ne vendent pas leur vins, franchement on se demande pourquoi on vient emmerder ceux qui font des efforts".
Bien sûr, il repartira à l'attaque, analyses en mains.

Sinon? Il fera avec, comme toujours. L'Arpette, son Merlot, son Carignan et sa Syrah, passeront en Vin de Table. Il ne serait pas le premier. Comme pour d'autres très beaux vignerons, son nom, fera office d'appellation. Dans les bars à vin nature de Paris, on ne fera pas la différence. Mais on a tout de même sa fierté.