vendredi 19 décembre 2014

Foi de Riesling!


"Et avec le foie gras, on sert quoi ?
- Un vin blanc sucré, ça va de soi!"

Et vous voilà courant les cavistes ou écumant la cave à la recherche d'un sauternes ou du bon vieux monbazillac. Pourquoi ? Parce que "ça va de soi". Oui. Mais non. D'abord parce que le sucre, ça éteint les papilles ; à éviter en début de repas. Et puis parce que ce qui est chouette avec les saveurs, c'est que - justement - rien ne va de soi. Qu'il est bon d'être bousculé dans ses certitudes ! Oh, il y a bien sûr ce qui ne "va pas". Pas du tout. Mais pour le reste, il faut savoir se laisser surprendre.

Ma dernière surprise en date a été alsacienne : un riesling "Bruderbach - Clos des Frères" 2011. Il y a toute la dextérité et la finesse d'Étienne Loew dans ce vin bien élevé, floral et aromatique sans être entêtant. C'est tendre et pourtant il n'y a pas un gramme de sucre dans cette bouteille. Mieux, c'est d'une fraîcheur étonnante, discrètement mentholée et légèrement poivrée. Avec une pointe d'eucalyptus et un zeste d'orange. Sur un foie gras, c'est littéralement... dépaysant.

Ce vin, c'est mon ami Frédéric Palacios qui me l'a soufflé. Fred est vigneron dans l'Aude, et un bon. C'est un type passionné qui aime découvrir d'autres horizons. Le jour où il a ouvert ce "Clos des Frères", sa mère venait de lui déposer un foie magnifique, rosé, à laisser fondre sur la langue. L'accord des deux a été un petit miracle. D'un coup de tire-bouchon, le bougre venait de réaliser l'improbable fusion de l'Alsace et du Sud-Ouest. Et là, il n'y a eu personne pour protester.

Domaine Loew
28 rue Birris, 67 310 Westhoffen
Tél. : 03 88 50 59 19
Sylvaner Westhoffen : 6,50 euros
Riesling "Clos des Frères" : 11,20 euros. 

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vendredi 12 décembre 2014

Un Savagnin de Rêve...


J'ai un faible pour le savagnin. Et un gros faible pour les Clairet. L'un, parce que c'est un cépage blanc d'une grande finesse, un cousin du gewurztraminer qui a trouvé en Arbois le terroir de ses rêves. Les autres, parce qu'il ont su en tirer le meilleur avec un précieux mélange de générosité, de talent et modestie.

L'autre soir, ils étaient de sortie et le savagnin dans tous ses états. En "Fleur" pour commencer, à cueillir sans attendre pour son nez de pêche de vigne et de fleurs blanches. C'est aromatique, sans être dragueur, élégant avec une belle longueur en bouche et la fraîcheur qui fait qu'on y revient. Il paraît que les sols d'Arbois donnent au blanc la force de traverser les années... Je n'ai jamais eu la force d'attendre pour en juger.

Puis débarque le "Savagnin de voile" 2009, petit frère du fameux "Vin jaune" : trois ans de barrique et déjà les notes grillées chatouillent le palais, les épices stimulent les papilles. On approche... Enfin, avec le Comté, surgit la bouteille gironde et trapue. La botte secrète. Le flacon qui se mérite. Pour ce vin jaune, le savagnin a attendu sept ans sous son voile de levures naturelles. Ça coule épais, tout en noix et en curry. C'est sec et gracieux. Déroutant et pourtant prêt à conquérir son monde.

Ça ne fera pas un pli. Il y a des gens (et des bouteilles) qui ne vous déçoivent jamais.


Domaine de la Tournelle - Pascal et Evelyne Clairet
5, Petite Place, 39600 Arbois
Tél. : 03 84 66 25 76
"Fleur de savagnin" 2012 : 16 euros
"Savagnin de voile" 2011 (au printemps 2015) 18 euros
Vin jaune (62 cl) : 40 euros

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vendredi 5 décembre 2014

La Loire est dure... Mais c'est la Loire!



Un jour, un ami vigneron m'a dit en posant sur la table une bouteille de cabernet-franc : " Goûte-moi ça, tu vas voir : la Loire est dure... mais c'est la Loire !" C'est une plaisanterie rituelle chez ceux qui relèvent tous les ans le défi dans ce pays humide et injustement méprisé, à mi-chemin entre la Bourgogne et Bordeaux. Oui, la Loire est dure, mais elle peut aussi couler droit. Mieux : elle sait se faire gracieuse, enjouée et gourmande.
Les Terres chaudes de Thierry Germain sont devenues en quelques années un classique du genre. Saumur-Champigny 2007, dit l'étiquette de celle que je ramène de la cave. Oups... L'appellation n'a pas la réputation de savoir passer le temps ! Voilà pourtant que coule un rouge parfait, équilibré, très cabernet, mais pas végétal pour deux sous (je le précise parce que c'est le grand reproche qu'on fait à ce cépage : son nez de poivron vert). Dans ce nectar rubis et charnu, il n'y a que le plaisir d'un raisin mûr et généreux, vieilles vignes charmantes couvées par le tuffeau et arrondies par le temps.
Il faut être juste : ça n'est pas une surprise. Fréquenter les Terres chaudes, c'est à chaque fois un bonheur. Jeunes, elles explosent d'un fruit chatoyant et vif, épicé, coloré, mais sans artifice. Très nature. Patinées par les années, elles se font gracieuses comme une valse dans l'un des châteaux qui bordent le fleuve. Inoxydables. Pas de doute, se dit-on en finissant sans mal cette jolie bouteille, pour peu qu'on la respecte et qu'elle soit bien accompagnée, la Loire sait y faire.

Domaine des Roches neuves
56 boulevard Saint-Vincent, 49400 Varrains
Tél. : 02 41 52 94 02. Saumur-Champigny "Domaine" 2013 : 12 euros, Saumur-Champigny "Terres chaudes" 2013 : 19 euros.
Copyright Le VindemesAmis avec LePoint.fr. 

vendredi 3 octobre 2014

Au bois des Merveilles



Être l'invité d'un vigneron juste après les vendanges, c'est d'abord se frayer un chemin dans une cave encombrée de tuyaux et d'échelles, s'emplir les narines de l'odeur entêtante des raisins juste pressés, tendre l'oreille pour écouter le jus fermenter, à petit bouillon, dans les cuves... Et enfin tendre le verre lorsque s'écoule du robinet le liquide épais et sucré qu'est un vin en devenir. 

Être l'invité d'un vigneron, c'est suivre le magicien de l'autre côté du miroir et l'écouter envisager le futur au conditionnel. Avec appréhension. Car ici rien n'est acquis, tout tourne vite, c'est si fragile... 
Bien malin qui pourrait lire l'avenir dans un jus de huit jours ! 

Et puis, après avoir tout goûté consciencieusement, on passe à table, la bouche pleine de sucs, et on ouvre quelques-unes de ces bouteilles qui ont survécu à l'épreuve de la cave. Les cuvées défilent, fraîches et fruitées, de plus en plus amples, d'Arbalètes et de la Nine 2013 au "Bois" 2012, avec sa robe rouge et sombre. Ah, ce Bois, quelle merveille ! Tout est là, à s'en pourlécher les babines : l'étoffe fruitée des carignans qui dominent le bal, la rondeur du grenache et cette pointe de poivre, cette note d'épice, qui signe le mourvèdre. On sent bien que le vin a respiré en barrique, qu'il s'est nourri de son passage en muids, et pourtant impossible d'y trouver la marque du bois. En revanche, de la profondeur, oui. Et la complexité d'un grand du Languedoc. Mais avec la légèreté et la souplesse d'une ballerine. 

Alors, on s'émerveille de la maîtrise du vigneron. Du chemin parcouru depuis ses premiers coups de sécateur dans le Minervois. On s'étonne qu'un type, né à Paris, au coin du boulevard Saint-Germain, puisse avoir tracé un tel sillon. On lui trouve soudain fière allure avec sa toute nouvelle barbe à la Jaurès... Et, pour tout dire, puisque le vin l'emporte: on est fier de l'avoir pour ami.

Domaine Charlotte et Jean-Baptiste Sénat - 12 rue de l'Argent-Double, 11 160 Trausse-Minervois - Tél. : 04 68 78 38 17 / Arbalètes&Coquelicots: 9 euros, La Nine: 12 euros, Le Bois des merveilles: 20 euros.

vendredi 26 septembre 2014

Les bonheurs de Sophie

Sophie Guiraudon aime le travail bien fait: les caves en ordre, les vignes bien menées et le raisin à juste maturité. 0enologue de formation, ce petit bout de femme mène seule son petit domaine de Corbières. Et elle le mène au doigt et à l'oeil: Attentif, l'oeil... mais aussi sûr que la main est ferme. Il faut la voir, ce matin-là, rappeler à l'ordre ses vendangeurs
parce que le casse-dalle s'éternise.
"Allez, on y va! On y retourne... Allez!" 
La troupe se remet aussitôt en marche, sans broncher.

C'est que, cachée derrière de sages lunettes, Sophie sait ce qu'elle veut: rompre avec la tradition des raisins trop mûrs et la mode des vendanges trop précoces. Choisir ses cuvées, aussi. Comme elle l'entend. Elle fait ainsi fait le grand écart entre son vin de copains ( le souple et léger "Lolo de l'Anelh") et des cuvées plus profondes, comme "Les Dimanches". Comme elle choisit ses vins, elle choisit ses cépages: selon son inspiration. Sans se soucier du regard des autres.
"J'ai des Carignans, des Grenaches, des Syrahs et des Mourvèdres, que j'ai replantés, explique-t-elle un jour à un voisin venu lui rendre visite.   
- "Tu as replanté des mourvèdres?" insiste l'autre. 
- J'avais envie de replanter des Mourvèdres, réplique-t-elle.
- Tu es sûre?", martèle le collègue: "C'est un cépage délicat, très difficile..."
La réponse tombe de la même voix paisible mais définitive:
"J'avais envie".
Voilà. Douce mais déterminée, c'est sans doute sa première qualité. Peu encline  à se laisser impressionner, elle qui s'affiche avec défi "vigneronne depuis ZERO génération" sur la page de garde de son site internet. Et tant pis si les dents grincent... Sophie ne déviera pas. Elle poursuit son rêve:
"Pouvoir dire à mon fils qu'il peut manger tous les raisins qu'il veut... Mais aussi les mûres, les guignes, les poireaux sauvages qui auront retrouvé droit de cité tout autour de mes vignes, parce que mon éco-système l'aura emporté". 
En quatorze années de boulot acharné dans les Corbières, elle a ainsi planté près de deux-cent arbres et installé un peu partout autour de ses vignes des nichoirs à mésange (et à chauve-souris!). Elle a aussi vu, à sa grande satisfaction, ses idées gagner du terrain et des ceps "bons pour l'arrachage" retrouver une seconde vie. Le plus bel exemple, c'est ce Carignan centenaire qu'elle s'apprête à vendanger et qui, sans elle, aurait sans doute disparu depuis belle lurette:
"130 ans, tu te rends compte... Et tout ces raisins que me fait cette vigne... Formidable! On a été gâtés, c'est vraiment une belle année!" 
Les petits bonheurs de Sophie font vraiment plaisir à voir.

Le droit Chenin

Dehors, il fait encore beau. Pourtant, dans les assiettes, l'automne règne déjà en maître : sans attendre la pluie, les quenelles de brochet et le boudin noir ont fait leur grand retour en cuisine. La tomate se fait rare et la patate en paillasson, omniprésente.

À Paris, on est tellement habitué à basculer vers l'hiver et la grisaille dès la mi-septembre que chaque jour sans pluie semble un jour de répit. 

À la carte, seul le vin, finalement, garde le parfum de l'été. Et au Petit Sommelier, en vin on s'y connaît. OEil malicieux et sourire gourmand, le fils du patron peut vous parler des heures de ses dernières trouvailles : ce côte-du-rhône blanc " frais comme un bourgogne", ce Nuits-Saint-Georges "phénoménal mais qu'il faudra attendre" ou encore ce Chenin "dont vous me direz des nouvelles". 

Un chenin ? Vendu ! 

Et le voilà au verre, cet Anjou 2011, jeune et plein de fougue. Il est affûté comme une lame, sec et explosif. Tranchant, c'est le mot (entre amateurs, on a souvent tendance à se payer de mots). La joyeuse tonicité de blanc-là emporte tout sur son passage... Sauf la bouche, bien entendu, qui n'y trouve que le bel équilibre de ces chenins bien en chair. 

Aussitôt dans la veine de Rabelais, qui raffolait de ces "beaulx raisins chenins"*, on tire son chapeau au jeune vigneron qui a su le mener si bien : "À peine trente ans, vraiment ?" À peine, assure le sommelier, avec déjà sous les talons la terre du Médoc et de Bourgogne, où il a appris le métier avant de s'installer à Savenières. Son nom ? Thibaud Boudignon. Retenez-le bien ! Ce garçon est assurément sur le bon chemin.

* in Gargantua


Thibaud Boudignon - 49 170 Savennières - Tél. : 06 63 41 65 87
Anjou blanc 2011 : 18 euros. Anjou blanc "à François(e)" 2011 : 25 euros