vendredi 3 octobre 2014

Au bois des Merveilles


Être l'invité d'un vigneron juste après les vendanges, c'est d'abord se frayer un chemin dans une cave encombrée de tuyaux et d'échelles, s'emplir les narines de l'odeur entêtante des raisins juste pressés, tendre l'oreille pour écouter le jus fermenter, à petit bouillon, dans les cuves... Et enfin tendre le verre lorsque s'écoule du robinet le liquide épais et sucré qu'est un vin en devenir. 

Être l'invité d'un vigneron, c'est suivre le magicien de l'autre côté du miroir et l'écouter envisager le futur au conditionnel. Avec appréhension. Car ici rien n'est acquis, tout tourne vite, c'est si fragile... 
Bien malin qui pourrait lire l'avenir dans un jus de huit jours ! 

Et puis, après avoir tout goûté consciencieusement, on passe à table, la bouche pleine de sucs, et on ouvre quelques-unes de ces bouteilles qui ont survécu à l'épreuve de la cave. Les cuvées défilent, fraîches et fruitées, de plus en plus amples, d'Arbalètes et de la Nine 2013 au "Bois" 2012, avec sa robe rouge et sombre. Ah, ce Bois, quelle merveille ! Tout est là, à s'en pourlécher les babines : l'étoffe fruitée des carignans qui dominent le bal, la rondeur du grenache et cette pointe de poivre, cette note d'épice, qui signe le mourvèdre. On sent bien que le vin a respiré en barrique, qu'il s'est nourri de son passage en muids, et pourtant impossible d'y trouver la marque du bois. En revanche, de la profondeur, oui. Et la complexité d'un grand du Languedoc. Mais avec la légèreté et la souplesse d'une ballerine. 

Alors, on s'émerveille de la maîtrise du vigneron. Du chemin parcouru depuis ses premiers coups de sécateur dans le Minervois. On s'étonne qu'un type, né à Paris, au coin du boulevard Saint-Germain, puisse avoir tracé un tel sillon. On lui trouve soudain fière allure avec sa toute nouvelle barbe à la Jaurès... Et, pour tout dire, puisque le vin l'emporte: on est fier de l'avoir pour ami.

Domaine Charlotte et Jean-Baptiste Sénat - 12 rue de l'Argent-Double, 11 160 Trausse-Minervois - Tél. : 04 68 78 38 17 / Arbalètes&Coquelicots: 9 euros, La Nine: 12 euros, Le Bois des merveilles: 20 euros.

vendredi 26 septembre 2014

Les bonheurs de Sophie

Sophie Guiraudon aime le travail bien fait: les caves en ordre, les vignes bien menées et le raisin à juste maturité. 0enologue de formation, ce petit bout de femme mène seule son petit domaine de Corbières. Et elle le mène au doigt et à l'oeil: Attentif, l'oeil... mais aussi sûr que la main est ferme. Il faut la voir, ce matin-là, rappeler à l'ordre ses vendangeurs
parce que le casse-dalle s'éternise.
"Allez, on y va! On y retourne... Allez!" 
La troupe se remet aussitôt en marche, sans broncher.

C'est que, cachée derrière de sages lunettes, Sophie sait ce qu'elle veut: rompre avec la tradition des raisins trop mûrs et la mode des vendanges trop précoces. Choisir ses cuvées, aussi. Comme elle l'entend. Elle fait ainsi fait le grand écart entre son vin de copains ( le souple et léger "Lolo de l'Anelh") et des cuvées plus profondes, comme "Les Dimanches". Comme elle choisit ses vins, elle choisit ses cépages: selon son inspiration. Sans se soucier du regard des autres.
"J'ai des Carignans, des Grenaches, des Syrahs et des Mourvèdres, que j'ai replantés, explique-t-elle un jour à un voisin venu lui rendre visite.   
- "Tu as replanté des mourvèdres?" insiste l'autre. 
- J'avais envie de replanter des Mourvèdres, réplique-t-elle.
- Tu es sûre?", martèle le collègue: "C'est un cépage délicat, très difficile..."
La réponse tombe de la même voix paisible mais définitive:
"J'avais envie".
Voilà. Douce mais déterminée, c'est sans doute sa première qualité. Peu encline  à se laisser impressionner, elle qui s'affiche avec défi "vigneronne depuis ZERO génération" sur la page de garde de son site internet. Et tant pis si les dents grincent... Sophie ne déviera pas. Elle poursuit son rêve:
"Pouvoir dire à mon fils qu'il peut manger tous les raisins qu'il veut... Mais aussi les mûres, les guignes, les poireaux sauvages qui auront retrouvé droit de cité tout autour de mes vignes, parce que mon éco-système l'aura emporté". 
En quatorze années de boulot acharné dans les Corbières, elle a ainsi planté près de deux-cent arbres et installé un peu partout autour de ses vignes des nichoirs à mésange (et à chauve-souris!). Elle a aussi vu, à sa grande satisfaction, ses idées gagner du terrain et des ceps "bons pour l'arrachage" retrouver une seconde vie. Le plus bel exemple, c'est ce Carignan centenaire qu'elle s'apprête à vendanger et qui, sans elle, aurait sans doute disparu depuis belle lurette:
"130 ans, tu te rends compte... Et tout ces raisins que me fait cette vigne... Formidable! On a été gâtés, c'est vraiment une belle année!" 
Les petits bonheurs de Sophie font vraiment plaisir à voir.

Le droit Chenin

Dehors, il fait encore beau. Pourtant, dans les assiettes, l'automne règne déjà en maître : sans attendre la pluie, les quenelles de brochet et le boudin noir ont fait leur grand retour en cuisine. La tomate se fait rare et la patate en paillasson, omniprésente.

À Paris, on est tellement habitué à basculer vers l'hiver et la grisaille dès la mi-septembre que chaque jour sans pluie semble un jour de répit. 

À la carte, seul le vin, finalement, garde le parfum de l'été. Et au Petit Sommelier, en vin on s'y connaît. OEil malicieux et sourire gourmand, le fils du patron peut vous parler des heures de ses dernières trouvailles : ce côte-du-rhône blanc " frais comme un bourgogne", ce Nuits-Saint-Georges "phénoménal mais qu'il faudra attendre" ou encore ce Chenin "dont vous me direz des nouvelles". 

Un chenin ? Vendu ! 

Et le voilà au verre, cet Anjou 2011, jeune et plein de fougue. Il est affûté comme une lame, sec et explosif. Tranchant, c'est le mot (entre amateurs, on a souvent tendance à se payer de mots). La joyeuse tonicité de blanc-là emporte tout sur son passage... Sauf la bouche, bien entendu, qui n'y trouve que le bel équilibre de ces chenins bien en chair. 

Aussitôt dans la veine de Rabelais, qui raffolait de ces "beaulx raisins chenins"*, on tire son chapeau au jeune vigneron qui a su le mener si bien : "À peine trente ans, vraiment ?" À peine, assure le sommelier, avec déjà sous les talons la terre du Médoc et de Bourgogne, où il a appris le métier avant de s'installer à Savenières. Son nom ? Thibaud Boudignon. Retenez-le bien ! Ce garçon est assurément sur le bon chemin.

* in Gargantua


Thibaud Boudignon - 49 170 Savennières - Tél. : 06 63 41 65 87
Anjou blanc 2011 : 18 euros. Anjou blanc "à François(e)" 2011 : 25 euros

lundi 22 septembre 2014

Quand l'Homme répond à l'Orage...

Pour la première fois depuis de longues semaines, il y a un sourire dans la voix de Frédéric. Comme si le plaisir était revenu. Et l'espoir aussi:
Un pied d'alicante centenaire (Saint Chinian)
"Je rentre de vendanger les Carignans de Quarante. Ils sont magnifiques! Presque une tonne de raisin, beaux comme tout... C'est formidable!", se réjouit le vigneron. 
Onze longues semaines ont passé depuis le maudit orage de grêle qui a ravagé les vignes du Mas de mon Père à Arzens. Cette année, ces Carignans centenaires, parsemés d'Alicante (photo à gauche), seront donc ses seuls raisins "à lui", comme il dit avec un pincement au coeur. Sur cette toute petite parcelle de Saint Chinian, d'ailleurs, c'est comme si la vigne avait mis les bouchées doubles pour sauver le Patron: rarement les ceps centenaires auront été aussi prolifiques.

Et puis il y a la Solidarité. Cette générosité tombée du Ciel après la tornade et qui participe largement à le mettre de belle humeur. La plupart des raisins qui entreront dans ses cuves cette année seront les fruits de l'amitié. Les copains de Changez l'Aude en Vin n'ont pas fait les choses à moitié. Ils se sont tous mobilisés pour sauver le Mas de mon Père.

Frédéric avec Karine&Nicolas Gaignan au "Loup Blanc" (Minervois)
"Ce qui est beau, raconte encore Frédéric, ce sont ces collègues qui te donne du raisin, déjà! Pour te sauver. Mais le plus incroyable, c'est que j'en ai vu me donner des raisins parmi les plus beaux de leur Domaine. Prends, Karine et Nicolas du "Loup Blanc" (photo de droite): ils m'ont offert des Carignans issus de pieds sublimes, ceux de leur cuvée "mère grand"... Des vignes de 60 ans d'âge!". 
Elle va être belle, à ce rythme, la "Part de l'Orage", cette fameuse cuvée de Solidarité imaginée mi-juillet au milieu des vignes saccagées du Pépou.

Frédéric avec copains du Domaine Mamaruta (La Clape)
Songez seulement à tous les terroirs et à tous les talents qu'on y retrouvera: Des Corbières au Minervois et du Cabardés à Fitou et à la Clape (à gauche avec les copains de Mamaruta). Coté cépages: Des Syrahs, des Merlots, des Grenaches, des Carignans, mais aussi des Mourvèdres. Sans compter la patte des vignerons les plus talentueux du département.

"Le vin c'est la part que l'orage laisse à l'homme", dit Grégory Nicolas dans son livre. Avec cette cuvée, l'Amitié répond à l'Orage. Et c'est réconfortant.




vendredi 5 septembre 2014

A table, les arpettes*!

Puisqu’en politique, les déclarations d’amour sont d’actualité, je vous le dis tout net : j’aime les repas de vendanges. C’est joyeux et bruyant comme une troisième mi-temps. Ça part dans tous les sens, ça blague à tout va. On s’en donne à cœur joie et pas que du gracieux. C’est un moment de relâchement après une longue journée passée à séparer le bon grain de l’ivraie. Un moment de partage aussi. Celui où l’on soigne les muscles endoloris et les esprits inquiets à grand renfort de plat roboratif et de vins de copain.

A Cairanne, comme chaque année, Marcel Richaud va dresser de longues tables sur ses éternels tréteaux branlants. Une nappe en papier au mètre, de vieux verres, des assiettes dépareillées et tout le monde se serrera là, patron et arpettes, salariés et saisonniers, rameutés par les odeurs de daube provençale. Sur la table, la gouleyante Terre d’Aigles et l’épicée Terre de Galets couleront à flotVins de circonstance. On n’est pas là pour déguster de vieux millésimes avec des airs inspirés mais pour croquer du fruit. Et du fruit, y en a: du beau, du mûr, comme les raisins qu’on vient de passer la journée à couper, porter, trier et dont le jus coule encore dans les presses.

De l’alcool, aussi direz-vous ! Pas tant que ça, en fait… 13,5° sur ces 2013. La pluie y est pour quelque chose, mais aussi le renfort des cinsaults au milieu des grenaches et du Carignan. Résultat: des arôme de cerise et d’olive noire, mais aussi une belle souplesse. C’est du gourmand. Du croquant. Et du frais. la daube en sait quelque chose, elle a eu droit à une rasade. Mais ceux qui veulent cantonner ces jus de soleil au fond de sauce, font une erreur monumentale. Qu’on se le dise : chez Richaud, tout se boit, même les petites cuvées. C’est à ça qu’on reconnaît les Grands Vignerons.

*Arpettes : les apprentis, littéralement « les petites mains ».


Domaine Richaud – Route de Rasteau, 84290 Cairanne. Tél. : 04 90 30 85 25. 10. – Terre d’Aigle, 8 euros et Terre de Galet 9,50 euros à la cave.

Copyright @apresleffort et leVindemesAmis avec Le Point.

vendredi 29 août 2014

Premier de cordée

En rentrant d'une belle virée dans le Languedoc, j'ai retrouvé hier dans ma cave une bouteille de Gilles Berlioz. La quille de chignin-bergeron m'attendait, couchée, paisible, entre deux côtes-du-rhône tonitruants. C'est pourtant elle que j'ai choisie pour fêter la rentrée : elle et son vin blond comme les blés. Je ne courrais pas grand risque : "Les Filles" 2011, c'est une des valeurs sûres du petit domaine savoyard.

Déboucher une bouteille de Berlioz, c'est comme entamer une balade en Montagne : on se sent tout de suite mieux, régénéré, on respire... L'air des sommets sans doute. C'est vif, c'est frais et c'est précis. Dans cette gourmandise 100 % roussanne rien ne manque : ni les fameuses fleurs blanches qui font se damner les spécialistes ni la légère pointe de vanille qui signale à l'amateur un passage en barrique. C'est rond, c'est bon. Beau comme un lever de soleil sur le mont Blanc. 

Le savoyard est un virtuose, c'est aussi un courageux et ça ne gâche rien. Parce qu'il en faut des bras pour aller travailler ces quatre hectares de Chignin à la main, au bas des combes, sur des pentes parfois spectaculaires. Parce qu'il lui en a fallu pour faire d'un paysagiste (son métier d'avant), un vigneron au cordeau. Pour prendre le risque de passer, seul, en biodynamie. Et parce qu'il en fallait, des tripes, pour décider un beau jour de cultiver moins de vignes, faire moins de bouteilles et encore meilleures au risque de dévisser. 
Oui, ce Berlioz-là, c'est vraiment un premier de cordée. 

Christine et Gilles BERLIOZ

Le Viviers
73800 CHIGNIN
Tél. : 04 27 10 83 73
Cuvée "Les Filles" (75cl), à partir de 20 euros chez les bons cavistes. 


mercredi 27 août 2014

Les croqueurs de baie


Avant les vendanges, il y a les préliminaires. Ces heures passées à sillonner les vignes, l'oeil sur les grappes, piquant un grain ici ou là pour le mettre à la bouche ou l'écraser entre le pouce et l'index. C'est le temps des "croqueurs de baie", comme disent joliment les frères Alary du coté de Cairanne.

Ce matin, les doigts poisseux de suc et la bouche tapissée de pulpe et de peau, c'était l'inspection générale pour Xavier Ledogar à Ferrals-des-Corbières. Un travail de dentelière sur dix-neuf hectares de carignan, de grenache, de mourvèdre ou de Maccabeu (photo). C'est qu'il s'agit de ne pas rater le "bon" moment. Celui où l'on donnera le signal du départ à ses brigades de vendangeurs: la juste maturité des fruits, le bon taux de sucre, du fruit, mais assez d'acidité encore pour garder au vin cette fraîcheur qui fait la différence.

Pour Xavier: les vendanges commenceront la semaine prochaine pour les blancs... Et puis elles s'étaleront, d'une vigne à l'autre, parfois d'un rang à l'autre jusqu'au 25 septembre. Si la pluie... Si le soleil... Si tout va bien.