Aujourd'hui pourtant, le temps semble loin où le fils Foillard guettait dans l'oeil du dégustateur une lueur d'approbation et l'espoir d'une commande. Le pari est gagné. Mais le vigneron n'est pas rassuré pour autant.

Comme si il pouvait tout perdre en un claquement de doigt, le voilà qui s'inquiète d'un traitement tardif ou d'une feuille brunie trop tôt. Éternel inquiet, il ne semble heureux que lorsque tout est là, devant lui dans ces bouteilles cirées qui sont la marque du cru.
Ce jour-là, rassuré, Jean le taiseux serait presque volubile. C'est sans doute la bouteille de Py 2004 qui fait effet. Sous la patte de ce vinificateur de génie, le gamay s'est fait matière, sans perdre de sa souplesse. Foillard, le discret, semble aux anges. Cette côte de Py, c'est son joyau: un terroir que Jean caresse comme une femme depuis 25 ans... La prunelle de ses yeux. Une
roche de Solutré dont il ne se lasse pas faire de l'ascension.
"Allez viens, on va y faire un saut, dit-il soudain. Faut que tu vois comme c'est beau là haut!"
"Là-haut"... En haut de Py,

ce mamelon de schiste qui pointe au dessus du clocher du village. Ici, les vignes grimpent fièrement sur un amas de
morgon, ces roches décomposées qui font la spécificité du terroir. Du sommet - à 260 mètres, n'exagérons rien... - on aperçoit les autres
appellations du Beaujolais: à gauche Fleurie (dont il vinifie une parcelle avec le même talent), puis Chiroubles, Moulin-à-vent, Brouilly... En face, contre le soleil de cette fin d'après midi: Régnié, la petite dernière. Désormais les adeptes du vin nature comptent des disciples sur chacun de ces terroirs.
Mais Jean, déjà, n'a plus la tête à jouer les guides touristiques. Muet à nouveau, sans égard pour son pantalon et ses chaussures de ville, il s'enfonce dans la terre détrempée et remonte son Py. Un oeil sur chaque pied, il arpente, fouille, évalue. Puis jette un coup d'oeil au ciel:
"Demain, murmure-t-il, pour lui-même. Demain, si tout va bien on pourra traiter..."
Le lendemain, il sera debout à 5 heures pour
"poudrer". C'est que là où d'autres

jouent les joyeux dilettantes, Jean lui ne triche pas. Et c'est sans doute cette incurable anxiété alliée à une obstination sans limite qui ont fait de lui, année après année, l'autre grand nom de Morgon.