jeudi 24 février 2011

"Cause toujours"... C'est dans la boite!


Agitation au Mas de mon Père. Les jours de "mise", l'ambiance est électrique. Le long du camion, Frédéric s'agite, le visage fermé. Toute la famille est sur le pont. Même Anna la benjamine est mobilisée. Tension maximale. C'est la dernière étape, le moment singulier où le vin échappe à son créateur. L'ultime instant de doute, aussi. Sur la chaîne, les bouteilles défilent et s'entrechoquent. Des mains sûres les alignent aussitôt dans les cartons. C'est fini. Après un an de patient travail de la vigne et de longs mois de cuve, le premier millésime de "Cause toujours" est en sécurité, dans son costume de verre. Prêt pour le grand voyage.

Flash-back.

Il y a 18 mois, d'un trait de plume devant notaire, les Grenaches et les Cinsault du Pépou échappent à l'arrachage. Ce jour-là, les yeux du vendeur brillent. Ils racontent le soulagement de voir ses vignes lui survivre. La fierté de les transmette. Dans la foulée, sous une petite pluie fine, Frédéric et moi partons inspecter "nos" vignes. Les siennes en fait. Parce que la vigne appartient à celui qui la travaille.

Quatre mois plus tard, le vigneron s'attelle à la première taille. Du bout des doigts. Les ceps sont fragiles. Certains tiennent à peine au sol. Frédéric se pose mille questions: faut-il ramener de la terre? Tailler en gobelet ou palisser? Décavaillonner? Enherber? Comment va réagir la vigne sans engrais ni pesticide? Tiendrait-elle le coup? Passer de la viticulture traditionnelle au bio, c'est un virage est à 180 degrés. Risqué.

Au printemps, soulagement. Même privée de ses remèdes pharmaceutiques, la vigne a résisté. La bête est solide. Même si elle a ménagé ses efforts, les grappes sont au rendez-vous. De jolis bouquets de baies vertes et serrées. Même le sol, lessivé par quatre décennies de désherbants reprend vie. La terre est moins compacte. Elle respire.

Septembre. la vendange est modeste. Quelques dizaines de cagettes à peine. Mais dés la fin de la macération en grappe entière, le goût est là. Généreux. Résolument sudiste. Fin novembre, la bouteille qui arrive à Paris sous le manteau confirme cette première impression. En me regardant goûter son vin, Frédéric sourit. Il est content de son coup. Et ça fait plaisir à voir.

Voilà. Près de deux ans se sont écoulés depuis la première poignée de main. Ce matin, les cartons s'entassent sagement dans la petite pièce réservée à la "vente au domaine". 800 bouteilles à peine. Anna est revenue aux jeux de son age. "Cause toujours", lui, n'attend plus que les amateurs.


mardi 15 février 2011

La plume et le sécateur


Les vignerons écrivent peu. "On le ferait bien mais on trouve pas le temps... Tu comprends?", répondent-ils invariablement, avec l'air navré de ceux qui regrettent que les journées ne fassent que vingt-quatre heures. "Écrire, ah oui... J'y ai pensé..." se lamente cet autre. "J'en aurais des choses à dire...". Mais rien ne vient. La vérité, c'est que la plupart préfèrent de loin le travail des vignes et de la cave au cliquetis d'un ordinateur. Le sécateur à la plume.

Raison de plus pour ne pas bouder ceux qui, comme Catherine Bernard, se jettent à l'eau. Il faut dire qu'il y a six ans encore, la plume, c'était son métier:
"Un matin de février 2005, raconte l'ex-journaliste dans le livre qu'elle vient de publier, j'ai enfilé un treillis, des chaussures montantes, une casquette de chasseur ultra-moche avec des oreillettes en fourrure synthétique et je suis montée dans ma voiture (...) pour aller tailler ce qui allait être mes vignes: un hectare de mourvèdre et de grenache. J'apprendrais quelques mois plus tard que le grenache n'était pas du grenache mais du marselan, un cépage clandestin".
Le vendeur n'avait pas jugé bon de la prévenir, bien sûr. Trop heureux de refiler le mistigri à la "fille de la ville". Ce premier jour, Catherine taillera 106 malheureuses souches, "à peine une rangée", quand un professionnel en abat 500 à 800.

Quelques pages plus tard, une autre scène qui en dit long sur la fraîcheur de l'accueil: juste avant la signature définitive de la vente, alors qu'elle a déjà commencé à tailler, elle croise son voisin de parcelle à la Copal, "le Gamm vert des vignerons":
"Vous taillez où? A Saint Drezery? Ah! C'est vous?". Et le type d'ajouter aussitôt sans lui laisser le temps de répondre: "Perdez pas votre temps, les vignes vous les aurez pas."
Et pourtant, six millésimes plus tard, Catherine est toujours là, sur la terre de La Carbonelle, appliquée à tailler ses 4876 souches. Même si "vigneronne ça sonne mal, ça fait pochtronne", comme lui fait remarquer élégamment son directeur de formation. Ou si "le bio de toute manière c'est de la connerie". Le résultat de ces six années d'apprentissage tient dans la main: c'est un rectangle vert et long de 232 pages, à la fois lucide et sans fausse pudeur.

Pas amère pour deux sous, la vigneronne y passe en revue les coups durs et les coups bas. Les petits bonheurs, les doutes et les joies aussi. L'oïdium et le mildiou. "Le cyclope de Philippe", ce chenillard qui ne tasse pas la terre. L'incertitude du ciel et de la cave. La complicité des copains et la solitude du vigneron. Bref: la découverte d'un métier dont elle sait déjà que "sa vie ne suffira pas" à en découvrir tous les secrets, parce "qu'une vie de vigneron se résume à trop peu de vins". Elle conclut ainsi:
"Le soir, mon corps pèse des tonnes, je suis un cube, une masse dense et brute, comme les femmes des tableaux de Picasso (...) Le travail rend vaines les gesticulations de la volonté. Elle anéantit l'agitation des petits moi".
Et on croit comprendre qu'elle a trouvé dans sa nouvelle vie une définition toute personnelle du bonheur.


"Dans les vignes" de Catherine Bernard est publié aux Editions du Rouergue (20 euros).

On lira aussi avec profit: "les bonnes feuilles" du livre sur le blog de Catherine... Et si le coeur vous en dit: In Vino Libertas, le portrait que le VdmA lui avait consacré en 2008.

lundi 7 février 2011

Cairanne: qui l'eût Cru?


Des années que l'ami Marcel Richaud se bat pour faire reconnaître les vins de son village. Des années à peaufiner ses cuvées d'une main en unissant, de l'autre, ses voisins vignerons. Des soirées à potasser, avec les collègues, les dictionnaires administratifs, les normes de l'INAO et les décrets européens. Une décennie, en somme, pour faire de Cairanne plus qu'un "Cote-du-Rhone-village" parmi d'autres... Pour en faire une Appellation d'Origine Contrôlée. "Un Cru", comme il dit avec des étoiles dans les yeux.
"Cette fois, on est proche du bout, confirme Denis Alary, le Président du syndicat des vignerons. C'était le parcours du combattant. Mais d'ici quelques semaines se tiendra l'ultime réunion de commission. Ensuite, il faudra délimiter le territoire de l'Appellation... D'ici deux ans ça sera bon".
Ce midi-là, le "syndicat" a réuni ses supporters à Paris, sous les moulures du Macéo, pour goûter les plus belles fleurs du futur Cru. Les benjamins (sur la photo, Romain Roche et Alain Boisson) sont passés derrière le bar. Verre en main, il y a là Jean-Claude Dassier, le patron de l'OM, le sommelier Philippe Faure Brac et l'incontournable Marc Sibard... Quelques restaurateurs avisés, des amis journalistes... En entendant le "Président" conclure son petit discours, quelques oreilles se dressent. D'autres lèvent carrément les yeux au ciel:
"Deux ans pour tracer une carte qui correspond, au centimètre près au tracé de la commune? Question rapidité, ça restera pas dans les annales!" glisse un vigneron fataliste.
A la table voisine, un sourire flotte sur les lèvres de Frédéric Alary. Amateur de blancs, il sirote en connaisseur le savoureux Castel Mireïo de son collègue "Dédé" Berthet-Rayne. En joueur d'échec expérimenté, lui sait bien que seule la patience paie. Mais il s'échauffe tout de même lorsqu'il évoque les normes réclamées par l'INAO:
"Tu sais pas par quoi on est passé, rigole-t-il (photo ci-dessous). On nous a demandé de déterminer une "hauteur de palissage"... De "palissage"! Alors que la plupart d'entre nous menons nos grenaches en gobelet! Une "hauteur d'étêtage", aussi... Comme si le vent était le même partout et qu'il n'allait casser que les ceps taillés hors-normes... Tiens-toi bien, on a même voulu fixer "l'intensité colorimètrique" du Cairanne. Parce que la Syrah est à la mode et qu'elle est très colorante... Comme si on pouvait accepter ou refuser un vin selon sa couleur!"
Mais qu'importe, pour Marcel, l'essentiel est fait. Et avec la manière... Là où d'autres s'écharpent, les hommes et les femmes de Cairanne, bios, bio-dynamistes et "raisonnés", indépendants et coopérateurs, se sont battus ensemble pour hisser haut leurs couleurs. Oui, sans jeu de mot: qui l'eut cru?