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lundi 30 mars 2015

Complètement Chaintré

Il y a des vins arrogants. Des nectars qui vous écrasent de leur réputation - et de leur prix... - sans jamais vous surprendre. C'est particulièrement vrai en Bourgogne, pays où l'appellation n'est pas toujours raison et où le sublime côtoie le standard, voire le médiocre. 
Et puis il y a les modestes. Ceux qui ne la ramènent pas, mais qui, au verre, ne vous déçoivent jamais.

Prenez un Valette, par exemple, et allez vous promener du côté de ses petites appellations. Ouvrez son mâcon-chaintré, sans façon. C'est un blanc rond et aromatique qui vous enchante aussitôt le palais. Le chardonnay y chante son bonheur d'avoir été cajolé, mûri à souhait et attendu en cave, sans jamais céder à l'urgence de vendre. Un vin de patience, aussi séducteur que son vigneron est discret.

Le plus merveilleux, c'est que les vins de Philippe, parce qu'ils ont pris le temps de venir, savent aussi se faire oublier. Hier, j'ai retrouvé dans ma cave un 2004. Une décennie après, c'est encore un vin de danseuse, d'une fraîcheur étonnante et d'un fruit craquant. Sans prétention, vous dit-on, mais avec un charme fou.

Domaine Valette
Les Buissonnats
71 570 Chaintré
Tél. : 03 85 85 36 59
Macon-chaintré 2011 : 16,50 euros

mercredi 11 mars 2015

A moi Sainte Baume!

C'est un rouge souple. Pas du genre qui emporte la bouche ou vous oblige à mâcher. Du style qui coule de source. Un vin reposant et pourtant plein de fruits et des beaux : du carignan pur de la Sainte-Baume, Monsieur. Des raisins bien élevés - pas trop dociles tout de même - et d'une fraîcheur à se damner : la rançon d'un combat acharné mené à quatre cents mètres d'altitude contre une invasion de chênes sauvages, de genêts et d'arbousiers. Ça valait le jus, comme on dit. Ce rouge-là est un provençal, fier comme un type qui revient de loin et s'est fait tout seul. Et pourtant, il chante au palais comme les cigales.

C'est encore plus marrant quand on connaît l'histoire de son vigneron : un universitaire broyé par les contradictions de la politique et recraché un jour, comme Jonas, sur les rivages de la méditerranée, un vague brevet agricole en poche. C'est drôle, la vie. Le gaillard est aussi complexe que son vin est simple, net et limpide. Plus il sue sang et eau, plus c'est dur, plus le nectar est facile, charmant et tendre.

Le nom de cette bouteille fameuse ? L'Antidote. Et de médicament, c'en est un... Contre ces vins prétentieux que l'on vous vend parfois, ici, à prix d'or, contre le virus du "tous pareils" et aussi la tentation de jeter l'éponge. C'est fou, le courage qu'on peut trouver au fond d'un verre !

Domaine des Terres promises
Jean-Christophe Comor
Fioussac, Chemin de la persévérance
83 136 La Roquebrussanne
Tél. : 06 81 93 64 11
L'Antidote 2013, IGP Sainte-Baume, 10 euros

mercredi 25 février 2015

Vieilles grenaches et figues fraîches

Les vignerons ont beau dire, ce sont des artistes. Ils sont seuls à la vigne comme en cave, comme des peintres face à leurs tableaux. Quand ça râle, quand ça cale, ils ne se plaignent pas. Ils serrent les dents. Au contraire, une fois l'oeuvre accomplie et le jus sous verre, les voilà joyeux et partageurs. Ils sillonnent la ville en meute, bouteilles sous le bras. Matthieu Dumarcher et ses copains de la Nouvelle Lune sont de cette race-là : inquiets mais discrets, aussi précis que généreux.

Au moment de passer à table, tout commence par un vin rouge 2013 qui vous met illico le palais à l'heure du Rhône. Du fruit, du fruit, encore du fruit, grenaches et carignans, souples et croquants. Les petites années, c'est bien connu, font les grands vignerons. À côté, sage encore, une vieilles vignes 2012 prend l'air en attendant son heure. Pendant que vous vous régalez, les amis préparent joyeusement leurs prochaines dégustations* : après s'être installés au coeur d'une collection d'art contemporain d'Avignon, ils ont demandé cette fois à un contrebassiste d'"interpréter" leurs vins... Il n'y a pas de mal à varier les plaisirs.

Question plaisir, justement les "vieilles vignes" ont de qui tenir. Les voilà lâchées sur une côte de boeuf rouge à souhait. Les raisins mûrs de la Drome ont trouvé là un adversaire à leur taille. C'est explosif, avec de petits goûts d'anis, un brin de lavande et un parfum de figues fraîches : de ces figues-fleurs que l'on ramasse à la mi-juillet et que l'on dévore sous l'arbre, en laissant le jus vous coller les doigts.

À ce stade, on ne déguste plus, on dévore. Enfin, lorsqu'il ne reste que l'os et que la bouteille a jeté tout son jus, on relève le nez, rassasié. C'est alors que Pascal Chalon pose sur la table sa Petite Ourse 2012. Un petit chef-d'oeuvre à boire sans prise de tête. Et l'on se dit que c'est une soirée qui promet...


* Les 17 vignerons de la Nouvelle Lune font goûter leurs vins en musique le 4 mars au théâtre Golovine d'Avignon, avec le contrebassiste Claude Tchamitchian.

Domaine Matthieu Dumarcher
518 chemin des Chênes
26790 La Baume de Transit
Tél. : 06 09 86 73 22
Vin rouge 2013 et Vieilles vignes 2012, 13,50 euros à la cave

Domaine de la Grande Ourse
Pascal Chalon
1 chemin de Cherfize
26790 Tulette
Tél. : 06 75 64 56 12
La Petite Ourse, 10 euros à la cave

samedi 31 janvier 2015

Pas de Lézard!

Oui, c'est trouble. Et rosé. Non, ça ne ressemble à rien d'autre. C'est souple et fruité. Et formidablement aromatique. Ça croque, ça coule, ça réjouit les papilles : c'est du bonheur en bouteille. Eric, son vigneron est un géant, au sens littéral du terme. Souvent chaleureux, pas toujours commode. Un vrai, quoi, comme on les aime : suffisamment pudique pour ne pas se donner à tout le monde... et généreux comme dix.

Drôle, sa vocation est née dans un garage que tenait son père. Un essaim d'abeilles a déboulé sous une poutre du toit. Une vie changée. De mécano, le paternel devient apiculteur. Et le fils, vigneron... sans jamais perdre de vue le miel - on y vient. Miel en ruche, miel en bouteille. Étrange, dans son rosé, on trouve tout ce qu'on aime du Sud : les grenaches mûrs et gourmands, la souplesse du cinsault, un peu de mourvèdre pour épicer le tout, une goutte de carignan, un soupçon de clairette. Beaucoup de passion, aussi. Et de patience. Tout ça sur le fil du rasoir. Souvent. Mais toujours du bon côté.

J'ai dit Tavel, miel, gourmand. J'ajoute un lézard : l'anglore cher à Frédéric Mistral et à Pfifferling, sinueux comme le Rhône. Je glisse encore que certains prétendent qu'il s'agit du "meilleur rosé du monde". A vous de juger!


Domaine de l'Anglore
Éric Pfifferling
81 route du Vignoble - 30 126 Tavel
Tél. : 04 66 33 08 46
Tavel rosé 2013, autour de 16 euros

Sur le géant de tavel, on peut lire aussi: "Heureux qui comme Eric..."

Copyright @apresleffort pour le Point.fr et le VindemesAmis.

vendredi 12 décembre 2014

Un Savagnin de Rêve...


J'ai un faible pour le savagnin. Et un gros faible pour les Clairet. L'un, parce que c'est un cépage blanc d'une grande finesse, un cousin du gewurztraminer qui a trouvé en Arbois le terroir de ses rêves. Les autres, parce qu'il ont su en tirer le meilleur avec un précieux mélange de générosité, de talent et modestie.

L'autre soir, ils étaient de sortie et le savagnin dans tous ses états. En "Fleur" pour commencer, à cueillir sans attendre pour son nez de pêche de vigne et de fleurs blanches. C'est aromatique, sans être dragueur, élégant avec une belle longueur en bouche et la fraîcheur qui fait qu'on y revient. Il paraît que les sols d'Arbois donnent au blanc la force de traverser les années... Je n'ai jamais eu la force d'attendre pour en juger.

Puis débarque le "Savagnin de voile" 2009, petit frère du fameux "Vin jaune" : trois ans de barrique et déjà les notes grillées chatouillent le palais, les épices stimulent les papilles. On approche... Enfin, avec le Comté, surgit la bouteille gironde et trapue. La botte secrète. Le flacon qui se mérite. Pour ce vin jaune, le savagnin a attendu sept ans sous son voile de levures naturelles. Ça coule épais, tout en noix et en curry. C'est sec et gracieux. Déroutant et pourtant prêt à conquérir son monde.

Ça ne fera pas un pli. Il y a des gens (et des bouteilles) qui ne vous déçoivent jamais.


Domaine de la Tournelle - Pascal et Evelyne Clairet
5, Petite Place, 39600 Arbois
Tél. : 03 84 66 25 76
"Fleur de savagnin" 2012 : 16 euros
"Savagnin de voile" 2011 (au printemps 2015) 18 euros
Vin jaune (62 cl) : 40 euros

Copyright leVindemesAmis avec Le Point. Retrouvez @apresleffort tous les vendredis sur Le Point.fr!

vendredi 5 décembre 2014

La Loire est dure... Mais c'est la Loire!



Un jour, un ami vigneron m'a dit en posant sur la table une bouteille de cabernet-franc : " Goûte-moi ça, tu vas voir : la Loire est dure... mais c'est la Loire !" C'est une plaisanterie rituelle chez ceux qui relèvent tous les ans le défi dans ce pays humide et injustement méprisé, à mi-chemin entre la Bourgogne et Bordeaux. Oui, la Loire est dure, mais elle peut aussi couler droit. Mieux : elle sait se faire gracieuse, enjouée et gourmande.
Les Terres chaudes de Thierry Germain sont devenues en quelques années un classique du genre. Saumur-Champigny 2007, dit l'étiquette de celle que je ramène de la cave. Oups... L'appellation n'a pas la réputation de savoir passer le temps ! Voilà pourtant que coule un rouge parfait, équilibré, très cabernet, mais pas végétal pour deux sous (je le précise parce que c'est le grand reproche qu'on fait à ce cépage : son nez de poivron vert). Dans ce nectar rubis et charnu, il n'y a que le plaisir d'un raisin mûr et généreux, vieilles vignes charmantes couvées par le tuffeau et arrondies par le temps.
Il faut être juste : ça n'est pas une surprise. Fréquenter les Terres chaudes, c'est à chaque fois un bonheur. Jeunes, elles explosent d'un fruit chatoyant et vif, épicé, coloré, mais sans artifice. Très nature. Patinées par les années, elles se font gracieuses comme une valse dans l'un des châteaux qui bordent le fleuve. Inoxydables. Pas de doute, se dit-on en finissant sans mal cette jolie bouteille, pour peu qu'on la respecte et qu'elle soit bien accompagnée, la Loire sait y faire.

Domaine des Roches neuves
56 boulevard Saint-Vincent, 49400 Varrains
Tél. : 02 41 52 94 02. Saumur-Champigny "Domaine" 2013 : 12 euros, Saumur-Champigny "Terres chaudes" 2013 : 19 euros.
Copyright Le VindemesAmis avec LePoint.fr. 

vendredi 3 octobre 2014

Au bois des Merveilles



Être l'invité d'un vigneron juste après les vendanges, c'est d'abord se frayer un chemin dans une cave encombrée de tuyaux et d'échelles, s'emplir les narines de l'odeur entêtante des raisins juste pressés, tendre l'oreille pour écouter le jus fermenter, à petit bouillon, dans les cuves... Et enfin tendre le verre lorsque s'écoule du robinet le liquide épais et sucré qu'est un vin en devenir. 

Être l'invité d'un vigneron, c'est suivre le magicien de l'autre côté du miroir et l'écouter envisager le futur au conditionnel. Avec appréhension. Car ici rien n'est acquis, tout tourne vite, c'est si fragile... 
Bien malin qui pourrait lire l'avenir dans un jus de huit jours ! 

Et puis, après avoir tout goûté consciencieusement, on passe à table, la bouche pleine de sucs, et on ouvre quelques-unes de ces bouteilles qui ont survécu à l'épreuve de la cave. Les cuvées défilent, fraîches et fruitées, de plus en plus amples, d'Arbalètes et de la Nine 2013 au "Bois" 2012, avec sa robe rouge et sombre. Ah, ce Bois, quelle merveille ! Tout est là, à s'en pourlécher les babines : l'étoffe fruitée des carignans qui dominent le bal, la rondeur du grenache et cette pointe de poivre, cette note d'épice, qui signe le mourvèdre. On sent bien que le vin a respiré en barrique, qu'il s'est nourri de son passage en muids, et pourtant impossible d'y trouver la marque du bois. En revanche, de la profondeur, oui. Et la complexité d'un grand du Languedoc. Mais avec la légèreté et la souplesse d'une ballerine. 

Alors, on s'émerveille de la maîtrise du vigneron. Du chemin parcouru depuis ses premiers coups de sécateur dans le Minervois. On s'étonne qu'un type, né à Paris, au coin du boulevard Saint-Germain, puisse avoir tracé un tel sillon. On lui trouve soudain fière allure avec sa toute nouvelle barbe à la Jaurès... Et, pour tout dire, puisque le vin l'emporte: on est fier de l'avoir pour ami.

Domaine Charlotte et Jean-Baptiste Sénat - 12 rue de l'Argent-Double, 11 160 Trausse-Minervois - Tél. : 04 68 78 38 17 / Arbalètes&Coquelicots: 9 euros, La Nine: 12 euros, Le Bois des merveilles: 20 euros.

vendredi 26 septembre 2014

Les bonheurs de Sophie

Sophie Guiraudon aime le travail bien fait: les caves en ordre, les vignes bien menées et le raisin à juste maturité. 0enologue de formation, ce petit bout de femme mène seule son petit domaine de Corbières. Et elle le mène au doigt et à l'oeil: Attentif, l'oeil... mais aussi sûr que la main est ferme. Il faut la voir, ce matin-là, rappeler à l'ordre ses vendangeurs
parce que le casse-dalle s'éternise.
"Allez, on y va! On y retourne... Allez!" 
La troupe se remet aussitôt en marche, sans broncher.

C'est que, cachée derrière de sages lunettes, Sophie sait ce qu'elle veut: rompre avec la tradition des raisins trop mûrs et la mode des vendanges trop précoces. Choisir ses cuvées, aussi. Comme elle l'entend. Elle fait ainsi fait le grand écart entre son vin de copains ( le souple et léger "Lolo de l'Anelh") et des cuvées plus profondes, comme "Les Dimanches". Comme elle choisit ses vins, elle choisit ses cépages: selon son inspiration. Sans se soucier du regard des autres.
"J'ai des Carignans, des Grenaches, des Syrahs et des Mourvèdres, que j'ai replantés, explique-t-elle un jour à un voisin venu lui rendre visite.   
- "Tu as replanté des mourvèdres?" insiste l'autre. 
- J'avais envie de replanter des Mourvèdres, réplique-t-elle.
- Tu es sûre?", martèle le collègue: "C'est un cépage délicat, très difficile..."
La réponse tombe de la même voix paisible mais définitive:
"J'avais envie".
Voilà. Douce mais déterminée, c'est sans doute sa première qualité. Peu encline  à se laisser impressionner, elle qui s'affiche avec défi "vigneronne depuis ZERO génération" sur la page de garde de son site internet. Et tant pis si les dents grincent... Sophie ne déviera pas. Elle poursuit son rêve:
"Pouvoir dire à mon fils qu'il peut manger tous les raisins qu'il veut... Mais aussi les mûres, les guignes, les poireaux sauvages qui auront retrouvé droit de cité tout autour de mes vignes, parce que mon éco-système l'aura emporté". 
En quatorze années de boulot acharné dans les Corbières, elle a ainsi planté près de deux-cent arbres et installé un peu partout autour de ses vignes des nichoirs à mésange (et à chauve-souris!). Elle a aussi vu, à sa grande satisfaction, ses idées gagner du terrain et des ceps "bons pour l'arrachage" retrouver une seconde vie. Le plus bel exemple, c'est ce Carignan centenaire qu'elle s'apprête à vendanger et qui, sans elle, aurait sans doute disparu depuis belle lurette:
"130 ans, tu te rends compte... Et tout ces raisins que me fait cette vigne... Formidable! On a été gâtés, c'est vraiment une belle année!" 
Les petits bonheurs de Sophie font vraiment plaisir à voir.

vendredi 5 septembre 2014

A table, les arpettes*!

Puisqu’en politique, les déclarations d’amour sont d’actualité, je vous le dis tout net : j’aime les repas de vendanges. C’est joyeux et bruyant comme une troisième mi-temps. Ça part dans tous les sens, ça blague à tout va. On s’en donne à cœur joie et pas que du gracieux. C’est un moment de relâchement après une longue journée passée à séparer le bon grain de l’ivraie. Un moment de partage aussi. Celui où l’on soigne les muscles endoloris et les esprits inquiets à grand renfort de plat roboratif et de vins de copain.

A Cairanne, comme chaque année, Marcel Richaud va dresser de longues tables sur ses éternels tréteaux branlants. Une nappe en papier au mètre, de vieux verres, des assiettes dépareillées et tout le monde se serrera là, patron et arpettes, salariés et saisonniers, rameutés par les odeurs de daube provençale. Sur la table, la gouleyante Terre d’Aigles et l’épicée Terre de Galets couleront à flotVins de circonstance. On n’est pas là pour déguster de vieux millésimes avec des airs inspirés mais pour croquer du fruit. Et du fruit, y en a: du beau, du mûr, comme les raisins qu’on vient de passer la journée à couper, porter, trier et dont le jus coule encore dans les presses.

De l’alcool, aussi direz-vous ! Pas tant que ça, en fait… 13,5° sur ces 2013. La pluie y est pour quelque chose, mais aussi le renfort des cinsaults au milieu des grenaches et du Carignan. Résultat: des arôme de cerise et d’olive noire, mais aussi une belle souplesse. C’est du gourmand. Du croquant. Et du frais. la daube en sait quelque chose, elle a eu droit à une rasade. Mais ceux qui veulent cantonner ces jus de soleil au fond de sauce, font une erreur monumentale. Qu’on se le dise : chez Richaud, tout se boit, même les petites cuvées. C’est à ça qu’on reconnaît les Grands Vignerons.

*Arpettes : les apprentis, littéralement « les petites mains ».


Domaine Richaud – Route de Rasteau, 84290 Cairanne. Tél. : 04 90 30 85 25. 10. – Terre d’Aigle, 8 euros et Terre de Galet 9,50 euros à la cave.

Copyright @apresleffort et leVindemesAmis avec Le Point.

mercredi 15 août 2012

Supers Mann


C'est un endroit magique, comme on en trouve encore en Méditerrannée. Un territoire sans bâtisses, fait de murets en pierres sèches, de vignes et d'amandiers. Pour rejoindre Malagaïto depuis Leucate et sa plage, il faut tourner le dos aux villas et monter par les ruelles du vieux-village jusque sur la falaise. Là, le sentier bordé de friches et de vignes abandonnées, se fait vite caillouteux et étroit. Puis on arrive au paradis...


Malagaïto. Le moins qu'on puisse dire, c'est que l'endroit porte mal son nom. En occitan on pourrait le traduire littéralement par "mauvaise vue". Alors que c'est tout le contraire: des hectares de sable éolien avec vue imprenable sur la mer. Un balcon sur la Grande Bleue.

"Cet endroit a une énergie inouïe", s'émerveille Mireille Mann en parcourant ses Grenaches au soleil couchant. "Ce n'est pas seulement la vue, mais le lieu... C'est habité. En contrebas, dans les grottes, on a trouvé des objets étrusques. Et puis cette "grenachière", elle a une histoire! Ici, les anciens faisaient pousser indifféremment le blanc, le gris et le rouge. Mélés. Ensemble. On essaie de faire revivre ça, sur les parcelles que nous avons défrichées et replantées. C'est de la dentelle, un vrai casse-tête. Mais à vivre, c'est un bonheur. Ici, je peux rester des heures, assise à regarder la mer."
Les Mann sont arrivés à Leucate au milieu des années 2000. Comme beaucoup d'exilés, ils ont repris les vignes dont les locaux ne voulaient plus. Ici au pays du Rivesaltes, c'est le vin doux et les vignes à plat de la Prade qui paient le mieux. Pas le sable éolien et les chemins sinueux de la falaise. L'abandon des uns faisant le bonheur des autres, le couple travaille aujourd'hui quatorze hectares, éclatés en trente parcelles, à cheval sur cinq appellations, de Fitou aux Corbières en passant par le Grenat ou Rivesaltes, justement. Mais ça n'arrête pas Pierre.
"Ici, confie-t-il, on est libres. Et ça, ça n'a pas de prix."
Libre de faire à son goût et à sa sauce. Libre, par exemple, de travailler seize hectolitres de vin dans un oeuf en béton, parce que, dit-il, "ça recréé un mouvement brownien qui maintient les lies fines en suspensions". Il affirme que la méthode, certes peu orthodoxe, "révèle la souplesse et le fruité du raisin". Cette drôle de cuve donne un "Blanc de l'oeuf" (grenache gris, maccabeu et "deux seaux" de muscat) aussi surprenant que bien nommé. De Grenache en Mourvedre ou en Carignan, des Rouges A Siroter (R.A.S, grenache et carignan) à des Fitou plus puissants, des blancs "Gris-Gris" à leur rosé ("Ozé") et à des vins doux surprenants, les Mann baladent ainsi sans complexe des convictions bien trempées et un humour à toute épreuve. Pas du luxe, lorsqu'on vient d'ailleurs...
"C'est sûr qu'ils se foutaient bien de nous au début avec nos idées bio-dynamistes!", rigole Mireille. "Surtout qu'aussitôt passé en bio, on a subi une grosse attaque d'oïdium. Ils nous regardaient nous échiner en rigolant sous cape. Ils m'avaient même trouvé un surnom: il m'appelaient Bio-Woman! Moi, je trouvais ça plutôt joli...".
Sept ans plus tard, au Mas des Caprices, Mireille et Pierre ont mis les rieurs de leur coté. Signe des temps, la coopérative vient de se décider à convertir une dizaine d'hectares en bio. Et les hauts de Malagaïto commencent à revivre: à coté du Sémaphore de Leucate, un berger (breton) vient de s'installer avec ses deux-cent brebis. Mais il faut dire que la vue y est, vraiment, à couper le souffle...

mercredi 28 septembre 2011

LES INCONTOURNABLES DU VDMA


Mission accomplie: les raisins sont rentrés et les jus pressés. En cette fin septembre, c'est à la cave que ça se passe. Comme à la vigne, Philippe Valette y professe la patience. Dans l'univers ultra-concurrentiel et formaté de la Bourgogne Sud, c'est en laissant au vin le temps de se faire que ce vigneron atypique s'est forgé une réputation. Sans arrogance. Mais pas sans acharnement.


Philippe et les Herbes Folles

Ne vous fiez pas à son visage rond. Philippe est de cette race de vignerons qui ne transigent pas. Un taiseux qui n'ouvre la bouche que pour affirmer tranquillement ses convictions. Et sa détermination. Son père est comme ça, lui aussi. Au village, c'est un euphémisme de dire que ça ne les a pas toujours rendu populaires. Mais les Valette ont l'habitude. Et le cuir tanné:
"Mon grand-père n'était pas d'ici, raconte l'homme de Chaintré. Il est venu à pied de la Bresse voisine, sans un sou, vendre ses bras aux propriétaires du cru. Il a appris la vigne. Il est devenu métayer et n'est jamais reparti. C'était un rude... A la fin des années soixante-dix, son fils, mon père devenu viticulteur, a été un des premiers à claquer la porte de la coopérative. La caboche, c'est de famille."
Deux générations plus tard, Philippe et sa femme Cécile élèvent leurs enfants dans la vieille maison de pierre sèche où le grand-père avait posé son baluchon. Ils ont racheté la métairie et les hectares de vignes qui allaient avec. Arraché, serait plus juste. A Chaintré, on n'aime pas beaucoup vendre aux "étrangers". Mais il en fallait plus pour arrêter un Valette: des terres de son père aux siennes, cela fait quinze ans maintenant qu'il trace sa route hors des sentiers battus. D'expérience en expérience... Et parfois sous les sourires narquois des anciens:
"Je vous dis pas leur tête lorsque j'ai laissé pousser l'herbe, raconte-t-il. Mais je ne regrette pas! A l'époque j'avais fait viti-oeno, autant dire "petit chimiste". Alors forcément, quand j'ai quitté le chemin tout tracé pour faire du bio, des conneries j'en ai faites! Il a bien fallu se tromper pour avancer. Ça n'a pas toujours été facile, mais mon père m'a laissé faire...".
Le chemin, en effet était audacieux dans cette Bourgogne coopérative, abonnée aux ordonnances des vendeurs de produits phyto-sanitaires. Pas de pesticide. Pas d'engrais chimique. Pas de désherbant. Au premier coup d'oeil, c'est même devenu une marque de fabrique des Valette: dans ce pays tiré au cordeau, aux sols souvent trop nets, ravinés, leurs vignes jouent les rebelles. Ce sont les seules où les herbes folles ont le droit de tutoyer les Chardonnay.
"L'idée c'était d'arrêter le désherbage. D'intervenir le moins possible. De laisser la nature se réguler elle-même... L'herbe vient concurrencer la vigne, elle oblige les ceps à être plus efficaces, à produire mieux... Et puis on contraint les vignes à l'effort. Elles plongent leurs racines plus profond pour aller chercher l'eau, là où le terroir parle vraiment..."
Et voilà comment une intuition est devenu une philosophie: la vigne ne se contraint pas. Elle se guide. On peut l'influencer, pas la forcer. La Nature connaît son chemin. Ici, on veut le croire... Du coup, Philippe, même lorsqu'il est angoissé, feint de ne jamais douter. C'est sa défense. C'est aussi sa force. Dans la cave qu'il partage avec son père et son frère, il avoue même une tendresse particulière pour les millésimes difficiles. Au milieu de tous les autres, c'est ceux là qu'il ouvre avec le plus de gourmandise. Tout y passe: du Macon-Village au Pouilly-Fuissé en passant par les Chaintré, les Viré-Clessé... Et ce drôle de Beaujolais blanc issu d'une parcelle paternelle voisine, qui n'a jamais réussi à choisir son camp.
"Tu vois, glisse-t-il le verre à la main, on peut avoir une petite idée à la vendange ou après la fermentation des jus, mais on ne peut vraiment juger d'une année qu'en bouteille. Inutile de faire de grands discours avant... Ça n'a pas de sens".
Les grands discours, Philippe s'en passe d'ailleurs volontiers, d'une manière générale. Il laisse à ses vins, comme à ses raisins, le temps de "se faire". Selon les crus et les millésimes, ils passent six, neuf, quatorze ou dix-huit mois en fût... Jusqu'à 5 ans pour Monsieur Noly, l'incomparable Pouilly-Fuissé, doré comme un Cognac. Le temps qu'il faut, en fait. Parce que comme il dit: "c'est le vin qui décide de sa maturité, pas le marché". Une hérésie commerciale, bien sûr. Du Valette tout craché.


lundi 20 décembre 2010

LES INCONTOURNABLES DU VDMA

A quelques jours des Réveillons, les bulles sont de sortie. C'est le moment d'une petite escapade dans l'Aube, l'autre pays du Champagne. Hélène et Bertrand Gautherot y élèvent avec une même passion leurs enfants et leurs vignes. Fidèles à leurs convictions. Fidèles, tout court.


Dans les bras de Sorbée.

Longtemps il a fallut se battre pour dégotter une bouteille de Vouette-et-Sorbée. 10.000 quilles les bonnes années... La maison était vite à sec. Désormais, avec la construction d'une nouvelle cave, enfouie sous la colline de Bar-sur-Aube, les Gautherot peuvent voir (un peu) plus grand. Mais l'état d'esprit reste le même: ici, on sert d'abord les habitués. Ceux qui ont soutenu la démarche dés les premiers millésimes.

Ce matin-là, Bertrand Gautherot, yeux pétillants et bonnet éternellement vissé sur le crâne, attend justement un des piliers du club: le caviste japonais Hideaki Kito, un des premiers à être tombé amoureux de ses cuvées.
"J'ai toujours voulu faire du raisin, raconte ce fils de vigneron. Mais mon père a pris son temps pour me passer la main. Alors j'ai fais un détour par l'industrie du luxe...Tu vas pas le croire, mais j'étais concepteur d'étuis de rouge à lèvres en élastomère. Je faisais travailler les chimistes et je vendais du cosmétique...".
Loin de ses bases et de ses convictions, c'est sûr. Lorsqu'enfin son père lui passe le relai, il tourne donc le dos sans aucun regret à l'univers du luxe. Nous sommes en 93. Lui le "bio de bio" va enfin pouvoir faire vivre ses idées, grandeur nature. Son credo est simple mais radical: il faut tout changer, tourner le dos à l'industrie et faire enfin un Champagne fidèle à sa nature:
"Je venais d'un univers où tout est en toc. Fabriqué. Je me suis dis: "attends! On est en Champagne, championne du monde des engrais et des pesticides à l'hectare... Et on dit qu'on vend du beau? Du bon? Ca ne colle pas... C'est malhonnête". C'est comme ça que j'ai basculé. J'ai arrêté tous les traitements. J'ai eu envie de rendre la vigne à la Terre et d'accepter ce qu'elle me donnerait"
Année après année, Bertrand et Hélène bousculent les habitudes locales. D'abord, il font du raisin bio pour la coopérative. Puis il achètent des vaches et rêvent à haute voix du grand retour du cheval dans les vignes. Les animaux fournissent le compost. Bientôt, ils passent à la tisane d'ortie pour fortifier les ceps et Bertrand, qui bricole sans cesse de nouveaux engins, met au point un brumisateur artisanal pour vaporiser de la silice et du cuivre dans les vignes. Rien que du naturel. A dose homéopathique.
"Et du temps! Beaucoup de temps passé à la vigne... Précise-t-il. La bio-dynamie, c'est pas un but en soi... C'est un chemin. Le but c'est de faire du bon sans jamais cesser de faire du vrai. Surtout ne pas tricher..."
99, nouveau tournant. Sur les conseils,d'Anselme Selosse, une des stars du cru, les Gautherot sautent le pas: ils décident de vinifier eux-même leurs raisins. En 2001, c'est le premier millésime de Vouette-et-Sorbée (la maison porte les noms des deux lieudits où poussent la plupart des vignes). La première cuvée est baptisée "Fidèle". Puis viennent "Blanc d'Argile" et la "Saignée de Sorbée".

Rien que de l'extra-brut, of course. Pas question de sucrer le vin. Pas plus qu'il ne faut, en tout cas, pour faire naître les bulles. Pas question non plus d'ajouter la fameuse liqueur d'expédition... Là dessus aussi, Bertrand est un puriste:
"En fait c'est toujours la même chose, explique-t-il. A la fin, avant de mettre le bouchon, la plupart des producteurs "rectifient" le vin. On dit qu'ils le "dosent". On fait ça avec une liqueur, qui va donner un goût sucré, un goût maison. Moi, je pense que c'est le terroir, le goût maison... Donc je fais des vins crus, pratiquement des produits frais. Si on le laisse vivre, c'est vachement généreux un vin! Formidablement généreux..."
Et voilà comment, en une décennie, Bertrand et Hélène ont réussi à conquérir leur monde. Des cavistes passionnés, de grande tables... Et le Japon de monsieur Kito. Cette année encore, cet habitué aura son compte de bouteille. Quitte "à faire râler l'importateur officiel", plaisante Hélène. Question de Fidélité. Et là-dessus, on l'a compris, la Maison ne plaisante pas.

A propos des Gautherot, on peut lire aussi "Comme un gamin", "Vaillant champenois" et "Pegase aux vignes", sans oublier "Tisanes d'orties et autres contes".

vendredi 19 novembre 2010

LES INCONTOURNABLES DU VDMA

En cette semaine de bruit et de fureur autour du "Beaujolais Nouveau", il est bon de retrouver le chemin de ceux qui savent attendre. Et dont les vins se passent des cymbales assourdissantes du marketing. Jean Foillard est de ceux-là. Du Beaujolais aussi. Mais de celui qu'on aime...


Jean Foillard, l'apôtre du Py

Au début, était Lapierre. Et Jean était son disciple... Et puis la famille s'agrandît. Et Jean devint le second pilier du Temple. Celui qui, assis sur le banc, regardait passer à coté de son ami Marcel les tracteurs des autres vignerons de Morgon.
"C'était en 85, raconte Jean Foillard. On était là, plantés, à attendre que les raisins soient prêts. Et on voyait les vendangeuses passer sous notre nez... Et une et encore une... Tout le village ramassait avant nous: un vrai défilé! Et ça pendant parfois deux, trois semaines! On se regardait avec Marcel avec une boule au ventre. On se disait: "et si on se gourait? Si c'est eux qui avaient raison?"... On ne pouvait pas s'empêcher d'être taraudés par le doute. Mais on tenait bon."
A cette époque rares était ceux qui osaient attendre que le raisin soit mûr. Ne pas traiter les vignes à la chimie. Oublier les levures aromatisées et ne pas filtrer les jus. Vinifier nature était alors une hérésie dans le Beaujolais industriel et coopératif des années 80.
"J'étais parti pour être mécano, raconte-t-il. J'ai commencé et puis franchement ça collait pas. Mon père m'a demandé de revenir l'aider à la vigne. Je m'y suis collé. J'ai repris l'exploitation et j'y suis resté... Mais la fameuse boule au ventre je l'ai gardée longtemps, ajoute-t-il après une pause. Parfois, je l'ai encore..."
Aujourd'hui pourtant, le temps semble loin où le fils Foillard guettait dans l'oeil du dégustateur une lueur d'approbation et l'espoir d'une commande. Le pari est gagné. Mais le vigneron n'est pas rassuré pour autant. Comme si il pouvait tout perdre en un claquement de doigt, le voilà qui s'inquiète d'un traitement tardif ou d'une feuille brunie trop tôt. Éternel inquiet, il ne semble heureux que lorsque tout est là, devant lui dans ces bouteilles cirées qui sont la marque du cru.

Ce jour-là, rassuré, Jean le taiseux serait presque volubile. C'est sans doute la bouteille de Py 2004 qui fait effet. Sous la patte de ce vinificateur de génie, le gamay s'est fait matière, sans perdre de sa souplesse. Foillard, le discret, semble aux anges. Cette côte de Py, c'est son joyau: un terroir que Jean caresse comme une femme depuis 25 ans... La prunelle de ses yeux. Une roche de Solutré dont il ne se lasse pas faire de l'ascension.
"Allez viens, on va y faire un saut, dit-il soudain. Faut que tu vois comme c'est beau là haut!"
"Là-haut"... En haut de Py, ce mamelon de schiste qui pointe au dessus du clocher du village. Ici, les vignes grimpent fièrement sur un amas de morgon, ces roches décomposées qui font la spécificité du terroir. Du sommet - à 260 mètres, n'exagérons rien... - on aperçoit les autres appellations du Beaujolais: à gauche Fleurie (dont il vinifie une parcelle avec le même talent), puis Chiroubles, Moulin-à-vent, Brouilly... En face, contre le soleil de cette fin d'après midi: Régnié, la petite dernière. Désormais les adeptes du vin nature comptent des disciples sur chacun de ces terroirs.

Mais Jean, déjà, n'a plus la tête à jouer les guides touristiques. Muet à nouveau, sans égard pour son pantalon et ses chaussures de ville, il s'enfonce dans la terre détrempée et remonte son Py. Un oeil sur chaque pied, il arpente, fouille, évalue. Puis jette un coup d'oeil au ciel:
"Demain, murmure-t-il, pour lui-même. Demain, si tout va bien on pourra traiter..."
Le lendemain, il sera debout à 5 heures pour "poudrer". C'est que là où d'autres jouent les joyeux dilettantes, Jean lui ne triche pas. Et c'est sans doute cette incurable anxiété alliée à une obstination sans limite qui ont fait de lui, année après année, l'autre grand nom de Morgon.


Comme chaque année, Jean et Agnès Foillard seront de la dégustation du Vin de mes Amis, le 29 novembre à Paris.

lundi 11 octobre 2010

C'était Marcel Lapierre



Ceux qui connaissaient Marcel Lapierre se souviendront du regard malicieux avec lequel il auscultait le monde. Heureux de tout mais dupe de rien. Ni de personne.

L'amateur de passage se rappellera la chaleur de son accueil. Son solide coup de coude. Et sa manière, bourrue mais généreuse, de vous inviter à sa table. Et de vous y garder à toute force, à grand renfort de blagues, de terrine et de Morgon.

Ses amis, ses voisins, n'oublieront pas le coup de main, le conseil de Marcel.

Les plus anciens, enfin, se souviendront de la bagarre menée ensemble depuis la fin des années soixante-dix, pour faire vivre et prospérer l'idée d'un vin nouveau. D'un raisin débarrassé des artifices de la chimie et de caves sans oripeaux oenologiques.

Marcel fut, dans la foulée du grand Jacques Overnoy et de Chauvet, l'un des pionnier du vin nature. Un maître en son domaine. Un roi en son pays. Un ami. Et lorsqu'un ami nous quitte, les mots nous manquent.

dimanche 29 août 2010

REDECOUVREZ LES INCONTOURNABLES DU VDMA

En cette rentrée, le VDMA vous propose de redécouvrir les vignerons qui ont fait le bonheur du blog depuis sa création. A tout seigneur tout honneur, parce qu'il a été l'un des initiateurs de cette aventure des "amis", revoici le portrait de Jean-Baptiste Senat et de sa femme Charlotte, révolutionnaires en Minervois.


Senat ou le coup d'éclat permanent.

Il a repeint la porte de la cave. En rouge, comme il se doit. Fait tomber les rambardes en pierre, trop instables à son goût. Dans la cour, le vieux pressoir, lui aussi, a pris un coup de jeune. Bientôt c'est dans les anciennes cuves en béton du Domaine, transformé en bureaux, que Charlotte, sa femme, accueillera les visiteurs
"Il faut ça, il faut que ce soit beau, si on veut que les gens aient envie de venir nous voir", commente Jean-Baptiste Senat, chemise hors du pantalon et main éternellement tachées de tanins.
Les "particuliers"... Voilà donc le nouveau public du Domaine Senat, devenu en quinze ans l'une des figures du nouveau terroir languedocien. Cette année-là, lui le chouchou des cavistes natures et des restaurants branchés, c'est pour "les particuliers" qu'il se met en frais. Ces inconnus qui ne connaissent de la Nine, d'Arbalète ou d'Ornicar que les étiquettes design (signées Gianfranco Pontillo) et la bouche croquante.

Symbole de cette nouvelle ère: à
l'entrée de la cour, au bout de la rue de la Forge, les Senat viennent de replanter un jeune cyprès pour faire pièce à celui qui s'élève, altier, contre la colonne de droite.
"Dans la région, le cyprès c'est un signe de bienvenue, clame fièrement Jean-Baptiste
Et ce coté "portes ouvertes" et maison de verre, c'est un sacré virage pour celui qui entretient avec malice dans le métier sa réputation d'ours mal léché. Provocateur, autant que créateur, Jean-Baptiste c'est le rebelle du Minervois. Parisien aux racines languedociennes, ancien étudiant en Sciences Politiques, reconverti dans le vin sur un coup de tête, un beau jour de 96, il n'a cessé depuis de bousculer les habitudes du Minervois... Au risque de se faire quelques solides ennemis.

La revue Eating Paris résuma un jour sa position en une photo, aujourd'hui affichée au dessus du bureau de sa femme Charlotte: une bouteille d'Ornicar transformée en cocktail-molotov. "Pour se dé-fragmenter de plaisir" disait le texte (Ed.Tatami). Pas mal pour un type né en 68 du coté du boulevard Saint Germain...
" Je suis venu là pour me trouver, raconte-t-il, les deux pieds plantés dans la terre de ses vignes. Je n'étais tout simplement pas programmé pour ça. Mon frère est magistrat, ma soeur est médecin, je crois que mon père rêvait pour moi d'une grande école... Dans le cursus familial, science pô, c'était le service minimum. Mais je ne le sentais pas... A 25 ans, j'avais le sentiment que ma vie était finie. Ici, il y avait des terres, des vignes, des raisins. Avec Charlotte on a tout quitté pour s'installer là. Elle m'a donné cette force et ici, enfin, je me suis trouvé. Dans le travail. La saine fatigue d'une rude journée. Les courbatures... J'aime ça. J'ai tout de suite aimé ça."
C'est lorsqu'il est dans ses vignes que l'homme est le plus heureux. Lorsqu'il parcoure ses vieux ceps ou surveille ses vinifs à la cave. Armé d'une pioche, ce jour-là, Jean-Baptiste fignole le travail du tracteur.
"En fait, on "décoiffe", raconte-t-il avec gourmandise. On décavaillonne, comme on dit ici. On casse le caoucel, le petit monticule de terre qui protège les pieds de vigne. C'est une vieille technique de désherbage mécanique... Du même coup, on vient casser les petites racines les plus superficielles, pour obliger la vigne à plonger profondément dans la terre et à profiter pleinement du terroir. En juin, on viendra"coiffer" tout ça, remettre la terre dans la rigole, pour finir d'étouffer les mauvaises herbes".
Il y a de la jubilation dans cette façon de tracer un sillon, patiemment, là où le temps avait fini par effacer les ornières.
A Trausse, il élève désormais ses vignes et ses trois enfants avec un plaisir égal.
Mais ce bonheur ne l'a pas assagi. Et tant mieux pour ceux qui aiment ses vins.
Débatteur redoutable, à l'occasion tranchant, Jean-Baptiste n'a jamais caché ses convictions:
"Je crois à des vins de terroir, plus justes, plus précis, explique-t-il. Plus digestes aussi parce moins tanniques. Plus près du fruit. J'en ai assez de ces "classiques du Languedoc"qu'il faut attendre dix, quinze ans... A l'arrivée ils sont bien là, pas de doute. Mais ils ne m'épatent pas."
Un brin sectaire ?
"Je ne crois pas, répond le vigneron. Je ne condamne pas une démarche par principe. Il y a un mois par exemple, j'ai visité Tariquet. C'est industriel, pas bio mais c'est cohérent. C'est pas mon truc, mais je respecte".
Jean-Baptiste, décidément, est un homme complexe. Intransigeant et curieux, il aime les vents contraires et se nourrit volontiers d'influences paradoxales. Comme sa vigne, il retient ce dont il a besoin et laisse filer le reste. Mais c'
est aussi un insatiable découvreur qui n'aime rien tant que dénicher les jeunes talents de demain.

Charlotte (à droite), sa femme, n'est pas en reste. Jeune agricultrice désormais diplômée, cuisinière de génie et organisatrice hors pair, c'est elle qui met en musique chaque année les fameuses dégustations du "Vin de mes Amis". Là, se retrouvent les maîtres auxquels le couple voue une admiration sans borne d'Arena à Foillard,
de Gautherot à Valette, en passant par ces petits nouveaux auxquels ils aiment faire la courte échelle.

Pour cela comme pour le reste, Jean-Baptiste a un vrai talent. Un talent explosif... Rugueux et généreux comme ce Languedoc auquel il aspire tant ressembler. Voilà pourquoi, l
orsqu'un vigneron comme celui-là ouvre ses portes, il faut s'y précipiter. Avant que l'animal ne change d'avis... Ou d'adresse. Avec lui, on n'est jamais tout à fait à l'abri d'une révolution.

Jean-Baptiste et Charlotte Senat, 12 rue de l'Argent-double, 11160 Trausse. 04.68.78.38.17.