mercredi 24 juin 2009

A la mémoire de Juan


C'était un homme "fatigué par la vie", comme on dit. Trop de travail. Trop de vin, aussi. Ce vin qui rendait Juan un peu taciturne, mais dont il ne se serait privé pour rien au monde. "Agua negra por favor!", lançait-il impérieusement, avec son accent espagnol, au terme d'une longue journée de labeur chez les Senat. L'appel ne souffrait aucun retard. A ses yeux, ces litres d'"eau noire" faisaient partie de son salaire. Longtemps sans toit, il avait appris à se contenter de peu. De boire, souvent.
"De lui, on ne savait pas grand chose, finalement, raconte Jean-Baptiste, encore sous le choc. Je sais qu'il était né à la Mula, en Murcie, le 19 février 49. Il était venu pour la première fois en France en 68, pour rejoindre un oncle près de Nimes. Ensuite, on ne sait pas trop pourquoi, il s'est établi dans l'Aude. Il était un peu solitaire. Mais pour travailler à la vigne, il était toujours au rendez-vous. Pour nous, c'est une page qui se tourne. Et c'est pénible".
Lundi, on l'a compris, Juan Garcia Lopez (à droite, ci-dessous) a passé le sécateur à gauche. Il venait d'avoir 60 ans. Avec lui disparaît la mémoire d'une génération. De ces espagnols qui traversaient quotidiennement les Pyrénées à la fin des années soixante pour vendre leurs bras. A une époque où le Languedoc était flamboyant... Et l'Espagne misérable.
"Cette génération d'ouvriers a largement participé à faire prospérer notre région, rappelle Jean-Baptiste. C'était des durs au mal, des durs à cuire... Ça, ici, on l'oublie un peu trop facilement."
Voilà pourquoi, demain après l'enterrement, les hommes du Domaine Senat et quelques autres iront boire "un cop de vi" à la mémoire de Juan. Un vin exceptionnellement coupé d'un peu d'eau. Parce que c'est comme ça qu'il aimait le boire.

9 commentaires:

philippe a dit…

merci pour l'hommage je crois qu'il le mérite .

denis a dit…

Félicitations pour ce valeureux hommage. Juan était un être simple, généreux et drôle. Tu laisses autour de toi un grand vide. Les vendanges chez Jean Baptiste ne seront jamais plus comme avant.

Pierre a dit…

C'était une "figure", un homme que j'ai vu souvent par ici.

La vigne est peuplée de générations de mains invisibles, d'ouvriers, d'Espagnols, d'hommes simples dont le fruit du travail est parfois hautement récompensé, sur les plus grandes tables, loin des épreuves physiques, de l'odeur de la terre et des caprices de la météo.

Ta vie n'aura pas été vaine, hommage à Juan.

Maxime a dit…

Juan, un homme de caractère très attachant. Beaucoup de respect.

philippe a dit…

Bonjour
C'est un de ses compatriote qui m'a appris le métier.
Discret, fier, travailleur, je le retrouve dans le portait de Juan.
Merci pour eux.

Sylvie a dit…

Les larmes montent avec les mots qui disent aussi qu'il y a des hommes derrière les hommes, et que ceux-là rapprochent souvent du vrai, de l'essentiel, du quotidien qui construit le vin et le vigneron... bons.
merci à vous 3.

Laurent a dit…

Aimer le vin est une chose, l'apprécier en est une autre, il en est de même des hommes.
Bravo pour cet hommage.

Laurent

DQJM a dit…

Mon grand père est né en 1912 du côté de Murcia. Il a migré dans l'Aude avec sa famille en 1922. Il a toujours travaillé dans les vignes. Il est mort à 95 ans, après une "dure vie de labeur" comme on dit. Il avait une petite vigne du côté de Limoux et faisait une blanquette absolument inbuvable tant il maitrisait mal certains équilibres... Il mettait de l'eau dans mon vin quand j'étais enfant. Je crois que nous sommes des milliers dans l'Aude à être les enfants et les petits enfants de ces hommes là. La prochaine fois que je lève un verre, j'aurais une petite pensée pour Juan et les autres.

ps : mon mot de passe pour le commentaire, c'est BUTEST, fallait le faire...

Luc CARPENTIER a dit…

Je pense que j'entendrai longtemps sa voix chaque fois que j'entrerai au domaine de chez Charlotte et Jean-Baptiste.Cette voix si forte,souvent trop forte même
va désormais cruellement manquer à la vie de cette cour.
Juan,lis tous ces petits mots qui ont été écrits pour toi et que peut-être personne ne t'a jamais dit.