mercredi 15 avril 2009

La plume et le zinc


C'est une petite collection toute en longueur, avec en couverture une jolie photo toute simple: un coin de rue parisien, un bout de zinc saisi au vol par Doisneau. Il doit faire chaud, c'est l'été : l'homme est en bras de chemise. Une main dans la poche de son ample pantalon, il semble scruter le fond d'un verre désespérément vide. Rue de la Grange aux Belles, dit la plaque. En fait de belles, ce sont les fillettes qu'on descend.
"A cette époque là, écrit Robert Giraud, la nuit avait le goût du vin rouge, du Beaujolais de préférence (...) Les vrais buveurs de vin rouge se retrouvent toujours la nuit, personne n'a jamais pu en expliquer la raison".
Ce "Vin des rues", enfin réédité chez Stock (collection Ecrivins), c'est une incroyable balade dans le Paris des bistrots d'après-guerre, des Halles à la "Mouff", en passant par Maubert. A l'époque, les gars du Beaujolais livraient directement leurs barriques à la capitale, comme ceux de Cairanne à Lyon. On parlait fort. On fumait beaucoup et on buvait trop. Pour oublier avec les copains le reste de la journée, comme dans une chanson de Reggiani. Pour "laisser l'eau à la Seine", comme dit Claudel dans sa préface.
"L'âme du vin, au fond n'est pas tellement une rigolade, écrit Giraud (à droite sur la photo). C'est mieux que ça, comme un trait d'union entre deux hommes, une sorte de rite secret, une prière, jamais à sens unique. Le vin est l'uniforme d'une sorte de légion de la grande ville - en argot, un litre s'appelle aussi un légionnaire, c'est tout dire".
"Le vin roule de l'or", disait Baudelaire. "L'or des rues", rigole "Monsieur Bob". Et l'on referme le livre un peu grisé, après 200 pages d'une balade enivrante du bar de Paulô au zinc de Fraysse. Le nez plein du céleri des Halles et du fruit croquant de ce Gamay venu tout droit de Morgon. Heureux qu'un éditeur ait eu le bon goût d'exhumer ce petit chef-d'oeuvre. De nous rappeler ce temps perdu où l'on abusait de tout et où l'on mourait jeune. Mais sans recevoir de quotidiennes leçons de morale.


P.S. : une lecture du "Vin des rues" est prévue le Mardi 25 avril à 19h à la "Lucarne des écrivains" (115, rue de L'Ourcq - 75019 Paris), avec notamment Olivier Bailly, biographe de "Monsieur Bob" (publiée dans la même jolie collection, chez Stock).

3 commentaires:

Jean-Baptiste a dit…

Hasard, peut-etre pas mais "Le vin des rues" a été l'un des premiers bars à vin de Paris dans les années 70 à défendre des vins de "proprietaires". Aprés, il y eu le mythique "Aux envierges" de l'ami François Morel....et puis tous les autres.
Jean-Baptiste.

Bebert a dit…

A lire aussi:
Les contes bleus du vin de Jean-Claude Pirotte et Itinéraire spiritueux de Gérad Oberlé...

le VdmA a dit…

"Quelques décennies plus tard, Jean chanrion souhaite acquérir un zinc dans son jus, comme on n'en fait plus (...). La première démarche du propriétaire est d'y amener Bob dont le flair de sourcier vaut tous les augures. Après le premier verre d'usage, Bob jette son clope par la fenêtre entrouverte et demande à Chanrion de le suivre dehors. "Fais-moi ce bistrot, lui dit-il. Je le sens bien. Tu l'appelleras le Vin des Rues."

in "Monsieur Bob" (la bio). Pas de hasard, donc...