dimanche 8 février 2009

Le "Chet" de Seguret


C'était un soir très doux. Nous nous étions serrés à quatre autour d'une table étroite, dans une rue étrangement calme de Vaison-la-Romaine. L'endroit portait un nom prédestiné: "Le Bonheur suit son Cours". Un mélange de cave à vin nature et de bistrot de terroir. Il y a avait là Marcel (Richaud) et Frédéric (Alary). Jean, venait de nous rejoindre, sa casquette vissée sur le crâne et les doigts encore tachés de terre et de raisins.

Jean David a une gueule à la Chet Baker. Un visage tanné, creusé de profonds sillons, marqué par les vents et la vie (photo Vinogusto). Des mains épaisses et sèches. Comme le "Chet", le vigneron de Séguret porte souvent un pantalon de cuir. Mais il a ce regard bienveillant que n'a jamais eu l'enfant terrible du jazz.
"Janot c'est notre guide, résume Marcel. Le premier d'entre nous à avoir emprunté les voies du bio, il y a plus de trente ans. C'est un pur. Notre aiguillon. Celui qui nous a tanné pour ne pas nous arrêter en route. Pour aller au bout de la démarche."
En ce début de soirée, le pionnier de Séguret se contente de sourire et de laisser les autres raconter sa vie. Une gorgée d'un rouge de Loire inattendu, trouvaille de Xavier le maître des lieux, et Jean lâche enfin de sa voix grave et ensoleillée:
"Je crois juste qu'on ne peut pas faire le chemin à moitié..."
Et de la route, il en a fait. Fils de vigneron mais adepte de Kerouac, il a commencé par les chemins de traverse. Sans doute Séguret est-elle alors trop petite pour ses rêves. Il largue les amarres sans prévenir et prend la route de l'Egypte. Mi-Chet mi-Ché, il fait sa révolution à lui. C'est un rebelle comme 68 les a aimé.
"Janot ça a été un terrible, résume Marcel Richaud. Mais, comme je dis toujours, c'est un homme Bon".
Lorsque de longues années plus tard il finit par retrouver le chemin de la vigne, son père, ancien dirigeant de la coopérative locale, a vendu une partie des terres familiales. Il s'installe donc en fermage sur les terres de sa tante. Là, c'est dit, il fera du bio et rien d'autre. Pour ce qui touche au raisin, le pur est aussi un dur.
"A quoi bon faire des concessions? dit-il encore aujourd'hui. C'est comme ça que je veux faire. C'est comme ça que je veux vivre. Pourtant je m'améliore. Longtemps j'ai été têtu... Compliqué parfois. J'ai fait mes expériences. Maintenant j'épure : je veux retrouver mon fruit, me rapprocher de mon terroir."
Trente ans plus tard, tout découle encore de cette force devenue tranquille, de cette philosophie qui coule comme son vin. Bon an mal an, vaches maigres ou grasses (c'est rare), Jean a continué de travailler la plaine de Séguret à sa manière. Pas pour le profit mais pour l'amour de son terroir. Les galets de Montmirail et les limons des terrasses de l'Ouvèze font le reste.
"Je suis de là. C'est mon pays. De la vigne, je n'ai rien connu d'autre", dit-il désormais avec bonheur.
Avec passion, souvent à la main, il décline ses 17 hectares en sept cépages méridionaux et autant de cuvées dominées par les Grenaches. Du Beau nez, simple et rond à un Couchant plus complexe, son vin est comme lui : sans concession, mais sans aucune autre prétention que de donner du plaisir.
"Mais assez parlé de moi, dit-il soudain. Et toi comment tu es venu au vin?"
Les rôles s'inversent. A son tour "Janot" veut tout savoir, tout connaître. Le journalisme, Paris, la politique... Tout l'intéresse. Il écoute patiemment, sans a priori. Sans jugement préconçu. Il a son idée, sans doute, mais laisse parler l'autre avec une attention infinie. C'est rare.

Sur la table une nouvelle carafe mystère vient d'arriver. La soirée sera longue.

1 commentaire:

Emeline a dit…

Je me souviens aussi d'une très belle soirée passée au "bonheur..." avec mes copains de promo. C'est un endroit d'où l'on ne veut partir, comme aspiré par les étagères pleines de belles choses à découvrir. Et ce Valinière 2001 de chez Barral, sublime!!!!