lundi 25 octobre 2010

Premier millésime


C'est une belle d'aventure. Une histoire d'homme et d'amitié qui commence autour d'une bouteille et se poursuit avec l'achat d'un bout de vigne au coeur de la Malepère. Oh, modeste, le bout! Trois mille pieds. A peine un hectare de Grenache et de Cinsault, bordé de figuiers et de cerisiers. Un frêle esquif languedocien au milieu d'une mer de merlot et de chardonnay.
"T'emballe pas, m'avait dit Frédéric en auscultant les pieds, un à un. On va les faire revenir. Mais petit à petit... Ca va prendre du temps. D'abord faut les laisser faire. Voir comment ils se remettent..."
Il faut dire qu'ils revenaient de loin nos languedociens. Quarante ans de chimie, d'engrais et de désherbant et soudain... Plus rien! Du jour au lendemain, juste un retour de terre, de la pluie, du vent, du soleil et un peu d'herbe pour stimuler les sols ravinés.
"On verra et on fera, avait prévenu Frédéric. Une cuvée à part. Une cuvée peut-être... Avec ce qui viendra..."
En septembre suivant, il en vint. Mais pas lourd. Quelques dizaines de cagettes de grenache aux grains serrés et moins de Cinsault encore. En cuve, une dizaine d'hectos à peine, que l'ami Palacios fit macérer en grappes entière sous un couvercle de carbone.
"T'as un nom pour la cuvée?", demanda alors Frédéric.
- Cause toujours, j'ai répondu.
- Comment?
- "Cause toujours"... C'est ça le nom! Pour tout ceux qui t'ont dit de les arracher, ces vignes... Pour ceux qui pensent que tu t'échines pour rien à travailler en bio... Et parce qu'une vigne de journaliste, travaillée par un gars du Cru, ça ne peut que rendre bavard..."
Il a souri d'un air entendu. Murmuré comme à son habitude un "pas mal, pas mal...". Et a tourné les talons pour rejoindre sa cave. Affaire entendue.

Quelques jours plus tard, le raisin fit son jus. Puis le jus fermenta. Doucement, à son rythme... Il s'emballa une fois. Mais fût aussitôt ramené à la raison par la main experte du vigneron. Soutirage, barrique et cuve à nouveau. Retour au calme. Fin octobre, l'animal avait presque fini ses sucres. Les "malos" étaient en bonne voie. Et le jus n'avait plus qu'à se reposer de son long voyage. Avant de couler en bouteille, sans doute en sortie d'hiver.

Un nouveau vin au temps des "vins nouveaux". Ce serait un joli présage, non?


"Cause toujours!" rejoindra "Quitte ou double"(blanc), "M comme je suis"(merlot), "C comme Ca"(carignan) et "l'insolite"(malbec) dans la grande famille des vins du Mas de mon père.

lundi 11 octobre 2010

C'était Marcel Lapierre



Ceux qui connaissaient Marcel Lapierre se souviendront du regard malicieux avec lequel il auscultait le monde. Heureux de tout mais dupe de rien. Ni de personne.

L'amateur de passage se rappellera la chaleur de son accueil. Son solide coup de coude. Et sa manière, bourrue mais généreuse, de vous inviter à sa table. Et de vous y garder à toute force, à grand renfort de blagues, de terrine et de Morgon.

Ses amis, ses voisins, n'oublieront pas le coup de main, le conseil de Marcel.

Les plus anciens, enfin, se souviendront de la bagarre menée ensemble depuis la fin des années soixante-dix, pour faire vivre et prospérer l'idée d'un vin nouveau. D'un raisin débarrassé des artifices de la chimie et de caves sans oripeaux oenologiques.

Marcel fut, dans la foulée du grand Jacques Overnoy et de Chauvet, l'un des pionnier du vin nature. Un maître en son domaine. Un roi en son pays. Un ami. Et lorsqu'un ami nous quitte, les mots nous manquent.