vendredi 1 mai 2009

Un vin d'initié


C'est curieux, comme l'évocation de certains vins éclaire l'oeil de vos interlocuteurs. Ces cuvées-là agissent comme des sésames. Elles vous classent immédiatement dans la catégorie : "clients à soigner". Ce sont des vins d'initiés, qui vous font rentrer d'un mot dans le club informel de "ceux qui savent".

En témoigne cette drôle d'expérience vécue jeudi dernier à la Villa Corse (Paris 15ème)...

Le rituel d'abord (tout compte): vous poussez le rideau. Vous saluez l'incontournable Tony (l'homme au casque blanc, là-bas, derrière le bar) et vous vous installez à la table qu'il vous désigne (la petite, là sur le coté, avec ses deux fauteuils en cuir sera parfaite..."mais si tu n'es pas bien je t'en trouve une autre"). Ensuite, en grignotant un pain à la farine de châtaigne moelleux comme une brioche, vous choisissez. Les plats d'abord. Les vins ensuite.

La serveuse, elle, attend. Gracieuse mais strictement professionnelle avec le pinzuti. Vous êtes encore un client comme un autre...

A la carte, deux bouteilles attirent tout de suite l'attention : deux Patrimonio. Vous faites mine d'hésiter... Et pour une fois, faites une infidélité à Antoine Arena. Vous choisissez une bouteille d'E Croce, le blanc fantastique de son voisin Yves Leccia. Vous annoncez la couleur. Immédiatement, l'oeil de votre interlocutrice s'éclaire:
"E'Croce... Ca c'est bon! Leccia, c'est vraiment formidable!", murmure-t-elle, presque reconnaissante.
Et de tourner les talons.

A partir de là, pas un mot de plus. C'est dans la poche. Vous êtes rentré dans le club. L'univers très fermé des adorateurs d'E Croce, cette parcelle minuscule, plantée 100% vermentinu sur les coteaux de schistes de Morta Piana. La seule qu'Yves ait gardé, il y a cinq ans, d'une division familiale douloureuse... "La plus belle", assure-t-il, le coeur de l'ancien Domaine familial: travaillée serrée, labourée avec amour et dont les rendements (tout petits) sont maîtrisés jour après jour par l'un des vignerons les plus doués de l'île.

Et là, à la grande surprise de vos voisins de table, c'est le grand jeu: les verres hauts cèdent la place à des verres de dégustation, on vous apporte le Leccia à température idéale (plutôt 12° que 6 pour révéler les saveurs les plus subtiles). Et on attend que vous goûtiez avec, dans le regard ce qui ressemble à une petite lueur d'envie. Enfin, surtout: ne vous précipitez pas. Les vins d'Yves Leccia ont besoin de s'ouvrir tranquillement pour révéler leur senteurs d'aubépine et de miel. Lentement, le nectar va se réveiller dans votre verre. Et longtemps, vous vous en souviendrez. Bienvenue au club!

PS : un peu penaud sans doute de cette infidélité, j'ai ouvert hier soir un BG 2006 (le célèbre Bianco Gentile) de mes amis Arena. Toujours fan...

A propos des vins corses, on peut lire aussi : "Liberta per Patrimoniu" et I love Arena. Et retrouver Yves Leccia sur son site : yves-leccia.com.

1 commentaire:

L'équipe du Collège de Philosophie a dit…

Je garde un souvenir ému du blanc minéral de Leccia par un jour d'été étouffant où nous étions venus le goûter sur place. Cela fait envie, en effet.
PH