dimanche 22 juin 2008

Le vigneron, la paperasse et le Douanier


La vie d'un vigneron, c'est fait de grand air, pense-t-on. Du sain travail aux vignes, sous le soleil de l'été naissant. S'est-on jamais représenté Picasso autrement que dans son atelier les doigts tachés de peinture? Imaginer un artiste, fut-il auteur de vin, les mains dans le cambouis réglementaire ou négociant avec l'administration, il faut bien reconnaître que ça gâcherait le tableau. Et pourtant...

Après la vigne, pendant la macération, entre deux assemblages, la paperasse, c'est bien le quotidien des vignerons. Ou plus généralement de leurs épouses. Normes européennes,
taxes douanières, tracas de l'agrément, certification en tout genre... C'est la litanie des procédures dont tous les agriculteurs et leurs syndicats se plaignent.

Sous ce ciel ombrageux et administratif fait de chèques exigés au centime près et de milliers de cases à remplir, il n'y avait qu'un seul petit rayon de soleil, me raconte l'ami Jean-Baptiste: la bonhommie de Francis, l'unique douanier de Rieux-Minervois. L'éclaircie d'un sourire dans une forêt de formulaires.

Et bien Francis aussi va disparaitre. Et, dans le Minervois, comme on dit à la télé: "c'est le drame".

Ce matin-là, l'ami Senat est ainsi revenu de la Recette de Rieux avec le papier mortifère. L'arret de mort de la perception ce lundi. L'annonce du "transfert à Carcassonne". Francis prend sa retraite, l'administration ne le remplace pas et le vigneron de Trausse en est tout retourné.

A la seule idée de prendre à partir de la fin juin, le chemin de la préfecture de l'Aude (30 kilomètres), ses poils se dressent. A ceux qui évoquent la déclaration en ligne, et les miracles du SV12 informatisé (?), il répond déjà vitres anonymes, sas blindé, sécurité renforcée depuis un triple attentat du CAV (les viticulteurs ont remis ça le mois dernier à Narbonne)... Et plus que tout: fonctionnaires sans visage.

Raymond Saint-Felix, l'homme qui (selon le site internet des Douanes) héritera des "clients" de Francis est-il donc un ogre, un fonctionnaire sans pitié? Personne ne le sait. Ni ne veut le savoir. Ce que l'on sait en revanche, c'est "qu'avant, avec Francis" (en photo à gauche), lorsqu'il vous manquait un chiffre, un code, le numéro de tracteur, "on pouvait toujours s'arranger". Revenir, téléphoner. "Il comprenait", dit-on ici, comme d'autres parleraient d'un médecin de famille.

Aujourd'hui, les vignerons de l'Appellation se demandent donc à quelle sauce ils vont être mangés. Il y a ceux qui en profitent pour se frotter aux gendarmes mobiles (photo à droite, le 4 juin dernier à Carcassonne) et ceux qui rongent leur frein en silence. Mais tous se préparent déjà à des heures perdues, sur la route ou au guichet, loin de leurs précieuses vignes et de leurs chais.
"Manquait plus que ça", les entend-t-on marmonner.
Les misères de la carte douanière, après celle de la carte judiciaire et hospitalière? Sans doute. Lorsque les villes manifestent à grand renforts de slogans contre la "rigueur budgétaire", la politique vue par le petit bout du Minervois, c'est parfois aussi rageant que la disparition d'un visage ami.

2 commentaires:

Baraou a dit…

Pour moi, caviste et importateur, qui suis déjà à 50 km de mon service des douanes, qui vient de m'apprendre que le service fermera en cours d'année... ce sera plus de 100 km à parcourir pour chaque document (moins nombreux que pour un vigneron) ou un courrier recommandé à chaque fois, et beaucoup de patience... Alors, j'attends qu'internet arrive jusqu'aux douaniers.

levindemesamis a dit…

Ne désespère pas, Baraou! Si on en juge au site des Douanes (voir post), c'est en route. Mais la route est parfois longue... Courage.